Il faut parfois relire les textes anciens pour comprendre les événements présents.
En 2019 paraissait Alerte, le témoignage anonyme d’un haut responsable de la première administration Trump. Le livre décrivait une Maison-Blanche où les institutions cédaient progressivement devant la volonté d’un homme, où les collaborateurs vivaient sous la menace permanente du limogeage et où la loyauté personnelle au président tendait à remplacer la loyauté aux institutions.
On pouvait encore croire à l’époque qu’il s’agissait du récit d’un premier mandat chaotique, d’une anomalie américaine appelée à disparaître avec son auteur.
Il est aujourd’hui beaucoup plus difficile de le penser.
Ce qui frappe, avec le second mandat de Donald Trump, ce n’est plus seulement la répétition des comportements décrits en 2019. C’est leur transformation en méthode. Et cette méthode ne fait pas seulement du mal à l’Amérique. Elle donne au monde un très mauvais exemple.
Quand le pouvoir ne supporte plus les contre-pouvoirs
Une démocratie ne repose pas seulement sur des élections. Elle repose sur des institutions capables de limiter l’exécutif : une justice indépendante, une administration professionnelle, une banque centrale autonome, une presse libre et la possibilité de contredire le président sans devenir son ennemi.
C’est précisément cette architecture que Trump met à l’épreuve.
Il n’a évidemment pas nommé l’ensemble des juges de la Cour suprême. Mais ses trois nominations Neil Gorsuch, Brett Kavanaugh et Amy Coney Barrett ont contribué à installer durablement une majorité conservatrice.
Le problème n’est pas qu’un président nomme des juges correspondant à ses convictions. C’est la règle américaine.
Le problème apparaît lorsque le pouvoir considère les contre-pouvoirs comme des obstacles qu’il faudrait conquérir, neutraliser ou intimider.
Trump ne détruit pas nécessairement les institutions. Il peut aussi les transformer.
La même logique se retrouve avec la Réserve fédérale. Trump a publiquement attaqué Jerome Powell et réclamé des taux plus bas. Les pressions exercées sur la banque centrale ont ravivé les inquiétudes concernant son indépendance.
La Fed reste indépendante. Mais le simple fait que cette indépendance doive être défendue quotidiennement contre les pressions présidentielles est déjà un signal préoccupant.
Le mauvais exemple devient contagieux
C’est ici que le problème dépasse les États-Unis.
Un président américain n’est jamais seulement un président américain. Ce qu’il fait devient un précédent observé par les dirigeants du monde entier.
Lorsqu’un chef d’État voit Trump attaquer une banque centrale parce qu’elle ne suit pas sa politique, il peut se dire qu’il peut faire de même.
Lorsqu’il voit un président dénoncer des juges qui lui résistent, il comprend que la justice indépendante peut être présentée comme une obstruction.
Lorsqu’il voit les médias hostiles transformés en ennemis politiques, il apprend que la liberté de la presse peut être traitée comme un privilège du pouvoir.
Lorsqu’il voit les organisations internationales considérées comme des contraintes, il peut conclure que le multilatéralisme n’est qu’une option.
Trump n’exporte donc pas seulement une politique étrangère. Il exporte une manière de concevoir le pouvoir.
Une Amérique qui veut diriger le monde sans accepter ses règles
Le paradoxe est particulièrement visible sur la scène internationale.
Les États-Unis veulent continuer à peser sur le monde, remodeler les alliances et défendre leurs intérêts. Mais ils contestent de plus en plus les institutions auxquelles ils demandent aux autres de se conformer.
Trump a engagé le retrait américain de l’OMS et de l’UNESCO. En janvier 2026, Washington a annoncé le retrait des États-Unis de 66 organisations internationales, dont 31 entités des Nations unies.
Le paradoxe est saisissant : l’Amérique veut conserver le pouvoir de définir les règles du monde tout en contestant les institutions qui organisent ce monde.
Elle veut être arbitre, mais conteste les arbitres.
Elle veut peser sur l’ordre international, mais refuse de plus en plus certaines des contraintes qui accompagnent le leadership.
L’exemple de la Cour pénale internationale est encore plus révélateur. Washington a imposé des sanctions contre des responsables de la CPI, dont sa présidente, Tomoko Akane.
Les États-Unis peuvent contester la compétence de cette juridiction. Ils peuvent défendre leurs ressortissants. Mais sanctionner des magistrats parce qu’ils exercent leur mandat fragilise un principe essentiel : l’indépendance de la justice internationale.
Et là encore, le message est désastreux : si la première puissance mondiale considère que le droit international ne vaut que lorsqu’il sert ses intérêts, pourquoi les autres puissances devraient-elles s’y soumettre ?
Le problème n’est plus seulement américain
Le rapport 2026 de V-Dem constate une accélération de l’autocratisation américaine. Le score des États-Unis sur son indice de démocratie libérale est passé de 0,75 en 2024 à 0,57 en 2025, tandis que leur rang mondial est passé de la 20e à la 51e place.
Ce n’est pas la disparition des élections.
C’est plus subtil : une démocratie peut conserver ses élections tout en perdant progressivement ce qui leur donne leur sens, c’est-à-dire la limitation du pouvoir.
C’est là que réside le véritable danger de Trump.
Un homme politique peut être populiste, brutal, narcissique ou provocateur. Une démocratie doit pouvoir supporter cela.
Ce qu’elle ne peut supporter durablement, c’est que les institutions finissent par considérer leur rôle comme étant de servir le pouvoir plutôt que de le contrôler.
Et lorsque cette dérive vient de la première puissance mondiale, elle ne reste jamais confinée à ses frontières.
Chaque fois que Trump humilie un contre-pouvoir, il banalise l’idée qu’un dirigeant peut en faire autant.
Chaque fois qu’il attaque une institution indépendante, il offre un précédent à ceux qui rêvent de la contrôler.
Chaque fois qu’il traite une règle internationale comme une contrainte facultative, il encourage d’autres dirigeants à faire de même.
Trump fait donc du mal à l’Amérique. Mais il fait aussi du mal au monde.
Son héritage le plus dangereux ne sera peut-être pas telle ou telle décision de politique étrangère.
Ce pourrait être beaucoup plus simple : avoir montré à des dirigeants qu’il est possible de gouverner en affaiblissant les institutions, en méprisant les contre-pouvoirs et en considérant les règles communes comme facultatives.
La démocratie ne disparaît pas toujours dans le fracas d’un coup d’État.
Elle peut aussi mourir à petit feu, par décrets, intimidations, nominations et renoncements successifs.
Et lorsque la plus grande puissance montre le chemin, la tentation devient irrésistible pour les potentats locaux.
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