, ,

L’armée, le poison des pays en développement

Il existe un mal politique dont les pays en développement ont rarement fini de mesurer les ravages : lorsque l’armée cesse d’être l’instrument de l’État pour devenir une puissance autonome, elle ne protège plus seulement le pays ; elle finit par se protéger elle-même.

Et lorsqu’elle dispose des armes, de l’argent, des réseaux, des écoles de formation et du prestige nécessaires, elle peut un jour considérer que le pouvoir civil n’est plus qu’un locataire révocable.

L’histoire contemporaine offre à cet égard une étrange répétition. Égypte, Soudan, Libye, Algérie, Mali, Burkina Faso, Niger, Guinée mais aussi Chili, Argentine, Brésil, Bolivie ou Uruguay : les contextes sont différents, les idéologies changent, les uniformes aussi. Pourtant, le scénario présente souvent les mêmes séquences : une crise politique, une société exaspérée, une armée qui se proclame arbitre, un discours sur le chaos à éviter, la nation à sauver, la menace intérieure à neutraliser. Puis la suspension des institutions, la promesse d’une transition et, enfin, la découverte tardive d’une vérité simple : l’armée venue sauver l’État finit souvent par s’emparer de l’État.

Le plus inquiétant est que ce phénomène n’a rien d’une fatalité culturelle ou géographique. Il obéit à une mécanique.

Le premier poison : l’armée qui se découvre une mission politique

Dans une démocratie, l’armée reçoit les armes de la nation en échange d’une obligation fondamentale : ne jamais décider à sa place.

Le jour où elle se convainc qu’elle est la seule institution capable de sauver le pays, tout bascule. Elle ne se considère plus comme subordonnée au pouvoir politique ; elle se proclame supérieure à lui. Les élections deviennent suspectes, les partis irresponsables, les parlementaires corrompus, les manifestations dangereuses, les libertés excessives.

Le vocabulaire est toujours rassurant : stabilité, ordre, sécurité, unité nationale, lutte contre le terrorisme, défense de la civilisation.

Mais derrière des menaces différentes se cache souvent la même construction intellectuelle : il existe un danger tellement grave que les règles ordinaires de la démocratie doivent être momentanément suspendues.

Le communisme fut longtemps l’ennemi absolu. Puis ce furent la subversion, le terrorisme, l’islamisme, le séparatisme ou le chaos. L’ennemi change ; la justification demeure.

C’est ainsi que la doctrine de la « sécurité nationale », développée pendant la guerre froide en Amérique latine, transforma progressivement l’adversaire politique en ennemi intérieur. Au nom de la défense de la nation, les militaires s’arrogèrent le droit de décider qui était patriote et qui ne l’était pas.

Le même raisonnement peut réapparaître sous d’autres latitudes et avec d’autres mots : nous ne prenons pas le pouvoir, nous empêchons le pays de sombrer.

C’est précisément ainsi que commencent les régimes qui ne veulent plus repartir.

Le deuxième poison : former des soldats à gouverner

Une armée ne devient pas une puissance politique uniquement parce qu’elle possède des armes. Il faut encore qu’elle acquière une certaine représentation de sa propre mission.

Les écoles militaires et les doctrines de formation jouent ici un rôle essentiel.

Pendant la guerre froide, certaines armées d’Amérique latine furent formées dans un environnement intellectuel où la guerre ne se jouait plus seulement contre une armée étrangère, mais contre un ennemi intérieur. Des officiers chiliens, argentins, boliviens, brésiliens ou uruguayens furent ainsi intégrés à des réseaux de formation et de coopération militaire qui contribuèrent à diffuser une même conception de la sécurité.

Le résultat fut tragique : lorsque l’armée se considère comme le dernier rempart de la civilisation, le citoyen qui conteste le régime peut devenir, dans son regard, un ennemi.

La torture, la disparition forcée, la surveillance et la répression ne sont alors plus présentées comme des crimes, mais comme des techniques nécessaires à la survie de la nation.

C’est le même principe qui transforma la répression en système dans plusieurs dictatures latino-américaines. Et la coopération entre services secrets finit même par dépasser les frontières : l’opération Condor démontra que des régimes militaires pouvaient mettre en commun leurs fichiers, leurs renseignements et leurs capacités de répression pour poursuivre leurs adversaires jusque sur d’autres continents.

La leçon est essentielle : un régime militaire ne se construit jamais uniquement avec des armes. Il se construit avec une doctrine, des cadres, des réseaux et une représentation du monde.

Le troisième poison : l’armée devient un État dans l’État

Un coup d’État ne se prépare pas seulement avec des chars.

Il se prépare avec une institution qui dispose de ses propres écoles, de ses propres réseaux, de ses propres privilèges, parfois de ses propres entreprises et de ses propres ressources financières.

C’est là que réside le véritable danger.

Une armée qui dépend entièrement du budget voté par le Parlement reste, en principe, soumise au pouvoir civil. Une armée qui possède des entreprises, des terres, des usines, des banques, des mines ou des concessions devient une puissance économique. Et une puissance économique disposant d’armes et d’une chaîne de commandement autonome constitue une puissance politique en attente.

L’Égypte offre un exemple particulièrement révélateur. L’armée y a construit au fil des décennies un vaste empire économique, couvrant des secteurs aussi variés que l’industrie, les infrastructures, l’agroalimentaire ou la construction. Une partie importante de cette économie échappe au contrôle ordinaire de la société civile.

Au Soudan, le phénomène est allé encore plus loin : les forces armées et les forces paramilitaires ont constitué de véritables empires économiques, notamment autour de l’or.

Ailleurs, les minerais stratégiques jouent le même rôle.

Or, celui qui contrôle les ressources qui financent l’État possède une partie des clés de l’État.

C’est pourquoi la question militaire est indissociable de la question économique. Le véritable coup d’État ne consiste pas seulement à occuper le palais présidentiel. Il consiste à prendre le contrôle des infrastructures, des communications, des ressources, des banques, des frontières et des flux financiers.

Autrement dit : prendre le pouvoir politique est spectaculaire ; contrôler les circuits économiques qui permettent au pouvoir de survivre est beaucoup plus important.

Le quatrième poison : l’armée qui se finance elle-même

C’est peut-être le point décisif.

Une armée qui doit demander chaque année au Parlement le financement de ses opérations reste, même imparfaitement, dans une relation de dépendance vis-à-vis de la société.

Une armée qui possède ses propres ressources devient progressivement indépendante de celle-ci.

Au Chili, le financement de l’armée fut longtemps adossé aux revenus du cuivre. En Égypte, l’armée a développé un puissant appareil économique. Au Soudan, l’or a constitué une source majeure de financement pour les appareils militaires et paramilitaires. Dans le Sahel, la question des ressources minières est désormais intimement liée à celle du pouvoir des juntes.

Le phénomène est d’autant plus pervers que la captation des ressources peut être présentée comme une reprise de souveraineté nationale.

Nationaliser une mine peut être parfaitement légitime. Mais remplacer une entreprise étrangère par une structure opaque contrôlée par des militaires ne constitue pas nécessairement une libération économique. La souveraineté n’est pas le droit pour une nouvelle élite de s’approprier ce que l’ancienne possédait.

Une mine appartient à la nation lorsqu’elle profite à la nation.

Le problème n’est donc pas seulement de savoir qui possède les ressources. Il faut savoir qui les contrôle, qui en rend compte et à qui elles profitent.

Le cinquième poison : le parrain étranger

Mais une armée putschiste ne prospère pas toujours seule.

Elle a besoin d’argent, d’armes, de formation, de reconnaissance internationale et, surtout, de la certitude que le monde extérieur finira par accepter le fait accompli.

Pendant la guerre froide, les États-Unis ont soutenu, directement ou indirectement, des régimes militaires considérés comme des remparts contre le communisme. Dans plusieurs cas, les intérêts économiques ont également pesé lourd.

Aujourd’hui, les parrains ne sont plus nécessairement les mêmes et l’idéologie a changé. Mais le mécanisme demeure.

Dans le monde arabe, les Émirats arabes unis ont développé une politique régionale particulièrement active, en soutenant des acteurs militaires en Égypte et en Libye et en nouant des relations étroites avec des forces engagées dans la guerre au Soudan.

Le principe est d’une redoutable simplicité : un mouvement démocratique représente une incertitude ; un homme fort représente un interlocuteur.

L’argent permet d’acheter des armes. Les armes permettent de gagner des guerres. La victoire militaire produit une réalité politique. Et cette réalité finit parfois par recevoir une reconnaissance diplomatique.

Ainsi se referme le cercle.

Le véritable poison : l’autonomie militaire

C’est donc moins l’armée elle-même qui constitue le problème que l’armée autonome.

Une armée républicaine est indispensable. Une armée qui protège les frontières, intervient dans les catastrophes, garantit la sécurité nationale et demeure soumise au pouvoir civil est une institution nécessaire.

Mais lorsque l’armée possède simultanément les armes, l’argent, les entreprises, les réseaux, les moyens de renseignement et la capacité de dire au peuple qui doit le gouverner, elle cesse d’être une institution de la République. Elle devient une République parallèle.

Et c’est précisément ce qui rend les coups d’État si difficiles à combattre après leur réussite.

Car l’armée ne prend pas seulement le pouvoir. Elle prend les moyens de le conserver.

Le manuel est toujours le même

À travers des continents différents, on retrouve finalement une mécanique étonnamment stable :

une société en crise ;

une institution militaire qui se présente comme l’ultime recours ;

une menace intérieure transformée en justification ;

des officiers formés à considérer la politique comme une question de sécurité ;

des réseaux extérieurs qui fournissent armes, argent et légitimité ;

des ressources économiques placées hors du contrôle démocratique ;

une promesse de transition ;

puis la découverte que la transition n’avait jamais eu pour objectif de rendre le pouvoir.

C’est ainsi que le remède devient la maladie.

L’armée promet de sauver la République de ses divisions ; elle finit par supprimer la République pour la sauver.

Elle promet de lutter contre la corruption ; elle crée ses propres privilèges.

Elle promet de restaurer l’ordre ; elle transforme l’exception en système.

Elle promet de rendre le pouvoir au peuple ; elle explique ensuite que le peuple n’est pas encore prêt.

Et chaque fois, le même mensonge revient avec un uniforme différent.

La grande leçon de l’histoire des coups d’État n’est donc pas que les militaires seraient naturellement antidémocratiques. Elle est plus inquiétante : une institution créée pour protéger l’État peut, lorsqu’elle devient autonome, acquérir les moyens techniques, économiques et idéologiques de le capturer.

Le véritable antidote n’est pas la faiblesse de l’armée. C’est sa subordination.

Une armée forte dans ses missions, mais faible dans la tentation politique.

Une armée bien équipée, mais contrôlée par des institutions civiles.

Une armée respectée, mais comptable devant la nation.

Une armée qui possède des armes, mais pas des mines.

Car dès qu’une armée possède à la fois le fusil et la caisse, elle n’a plus besoin de demander la permission pour gouverner.

Et lorsqu’elle contrôle les deux, la démocratie n’est plus qu’une invitée dans son propre pays.

Laisser un commentaire

Comments (

0

)