Il suffit aujourd’hui d’écouter certains discours pour avoir l’impression qu’avant le 14 janvier 2011, la Tunisie était un petit bout de paradis.
Il n’y avait pas de chômage, les caisses de l’État étaient pleines, l’hôpital public fonctionnait parfaitement, l’école formait des génies, la corruption n’existait pas, la presse était libre, les citoyens pouvaient tout dire et les libertés publiques étaient garanties. Bref, nous aurions vécu dans une démocratie prospère et heureuse avant de tout gâcher en 2011.
Ce récit est évidemment en grande partie faux. Mais il mérite d’être pris au sérieux, non parce qu’il décrit correctement le passé, mais parce qu’il révèle quelque chose de notre présent.
La nostalgie n’est pas propre aux Tunisiens. Les sociétés qui traversent des crises profondes ont souvent tendance à embellir les périodes antérieures. Après la chute de régimes autoritaires, les déceptions économiques, sociales et politiques peuvent conduire une partie de la population à regretter ce qu’elle combattait hier.
C’est exactement ce qui nous arrive.
La décennie 2011-2021 a déçu. La démocratie n’a pas produit les résultats que beaucoup espéraient. Les gouvernements se sont succédé, les institutions se sont affrontées, les réformes ont tardé, la corruption a résisté, l’économie s’est dégradée et la confiance dans les partis et les institutions s’est effondrée. Pour les tenants de ce discours le parti Ennahdha serait le principal responsable de cet échec. Commode et simple donc facile à diffuser.
Puis est venu le 25 juillet 2021, présenté comme la grande rupture, le moment où tout allait enfin changer.
Cinq ans plus tard, la situation économique et sociale ne permet guère de parler de miracle. Les libertés ont reculé, les contre-pouvoirs ont été affaiblis, l’espace public s’est rétréci et les crises sociales, politiques et économiques se succedent à un rythme de plus en plus rapide. Elles n’ont pas disparu par décret.
Nous passons donc d’une déception à l’autre en véhiculant l’idée que nous sommes des victimes qui n’ont aucune responsabilité dans ces catastrophes.
Et c’est précisément là que la nostalgie devient politiquement dangereuse.
Le passé comme refuge
Lorsqu’un peuple est déçu par le présent, le passé devient facilement un refuge. C’est un classique. C’est le drame des nationalistes panarabistes. On oublie ce qui dérange et l’on conserve ce qui rassure.
On se souvient de l’ordre, mais pas du silence.
De la stabilité, mais pas de la répression.
De l’État fort, mais pas de ceux qui en subissaient l’arbitraire.
De la prospérité relative de certaines périodes, mais pas du chômage, des inégalités et de la marginalisation qui avaient nourri la colère sociale.
La mémoire sélectionne. La politique sélectionne encore davantage.
Le problème n’est donc pas de reconnaître les réussites du passé. Il est de transformer ce passé complexe en paradis perdu et d’en faire la justification du présent.
C’est une vieille mécanique politique : puisque le présent est mauvais, le passé devait être meilleur. Et puisque le présent serait la conséquence de la trahison de certains, il suffirait de les éliminer pour retrouver le pays idéal.
On connaît la suite.
De la déception au charlatan
Le plus inquiétant n’est peut-être pas la nostalgie elle-même, mais ce qu’elle révèle d’une certaine immaturité citoyenne.
Nous semblons vouloir des résultats immédiats, des dirigeants providentiels, des solutions simples à des problèmes extraordinairement complexes. Lorsque la démocratie déçoit, nous rejetons la démocratie. Lorsque le pouvoir actuel déçoit, nous chercherons demain un autre sauveur.
Et nous irons ainsi de déception en déception.
Une partie de l’opinion finit par se jeter dans les bras de n’importe quel charlatan capable de lui promettre la rupture, la restauration, la dignité, la richesse ou simplement le retour à un âge d’or qui n’a jamais vraiment existé.
Le mécanisme est redoutable : plus la réalité est difficile, plus le discours simpliste devient séduisant.
Il suffit alors de désigner des coupables : les partis, les parlementaires, les intellectuels, les hommes d’affaires, les journalistes, les opposants, les « traîtres », les « corrompus ». Puis de promettre qu’un homme, débarrassé de tous ces intermédiaires, rendra enfin le pouvoir au « vrai peuple ».
Mais qui est ce vrai peuple ? Et qui décide de ce qu’il veut ?
Ne pas confondre démocratie et déception
Il faut pourtant reconnaître les échecs de la période 2011-2021. Les nier serait aussi absurde que de prétendre que la Tunisie d’avant 2011 était un paradis.
Mais constater l’échec d’une expérience démocratique ne signifie pas que la démocratie est le problème.
On peut vouloir un État plus efficace sans vouloir un État sans contrôle. On peut combattre la corruption sans donner un blanc-seing au pouvoir. On peut vouloir davantage de souveraineté populaire sans supprimer les contre-pouvoirs. On peut réformer les institutions sans les détruire.
La démocratie n’est pas la promesse d’un gouvernement parfait. Elle est précisément le mécanisme qui permet de changer les gouvernants lorsqu’ils échouent, de les contrôler lorsqu’ils gouvernent et de les sanctionner lorsqu’ils abusent de leur pouvoir.
Notre véritable problème est peut-être là : nous cherchons encore trop souvent un homme qui nous délivrerait de nos propres responsabilités de citoyens.
Nous avons cru hier à certains sauveurs. Nous avons cru ensuite à d’autres. Nous en chercherons probablement encore.
À force de vouloir un Messie politique, nous finirons toujours par trouver un charlatan.
Et à force de chercher le paradis dans le passé ou dans la personne d’un dirigeant, nous risquons de ne jamais construire l’avenir.
Le passé mérite d’être étudié, pas ressuscité. Le présent mérite d’être critiqué, pas mythifié. Et l’avenir ne sera jamais meilleur si nous continuons à déléguer notre responsabilité citoyenne au premier homme qui prétend pouvoir le fabriquer à notre place.
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