, ,

« Connaîtrais-tu quelqu’un ? »

La petite fabrique de l’impuissance

  • Demain, je vais arriver en retard. Je dois passer à la conservation foncière pour retirer un titre de propriété. Tu ne connaîtrais pas quelqu’un, par hasard ?
  • Attends… laisse-moi réfléchir.

La scène est banale. Tellement banale qu’elle ne mérite presque plus d’être racontée. Elle se joue chaque jour, dans les cafés, les bureaux, les familles, les salles d’attente, de Bizerte à Tataouine, de Kasserine à La Marsa.

Quelqu’un doit obtenir un document, accélérer une démarche, comprendre une procédure, éviter une attente. Bref, exercer un droit. Et presque aussitôt vient la question : « Tu ne connaîtrais pas quelqu’un ? »

Celui qui la pose ne se considère pas comme un privilégié. Celui qui cherche le contact ne se voit pas comme un corrupteur. Il veut souvent simplement gagner du temps, éviter une humiliation ou ne pas se perdre dans un labyrinthe administratif dont chacun connaît les détours.

Le plus troublant n’est donc pas que cette pratique existe. C’est qu’elle nous paraisse normale.

Nous avons fini par considérer comme une compétence ordinaire ce qui devrait être perçu comme le symptôme d’un dysfonctionnement : savoir à qui téléphoner pour obtenir ce que le droit devrait garantir sans intermédiaire.

Citoyen ou administré ?

Un citoyen n’est pas seulement quelqu’un qui possède une carte d’identité, vote ou paie ses impôts. C’est quelqu’un qui peut se présenter devant l’administration sans avoir à justifier d’autre qualité que celle de citoyen.

Il demande parce qu’il a un droit.

L’administré, lui, sollicite. On lui délivre, on lui accorde, on lui refuse, on le fait attendre. Il découvre progressivement que la règle écrite n’est qu’une partie de la réalité et que, derrière la procédure officielle, existe une autre cartographie : celle des relations, des recommandations et des coups de téléphone.

On peut changer les gouvernements, les constitutions et les organigrammes. Tant que le citoyen pense qu’un droit fonctionne mieux lorsqu’il connaît quelqu’un, quelque chose d’essentiel n’a pas changé.

La question est simple : suis-je devant l’État comme un citoyen, ou devant un pouvoir dont je dois obtenir la faveur ?

Le pouvoir sans visage

On cherche volontiers le pouvoir au sommet : dans le palais, le ministère, le gouvernement. Mais une partie du pouvoir administratif est beaucoup moins spectaculaire. Elle se trouve dans un guichet, une signature, un tampon, une file d’attente, un dossier que l’on vous demande de compléter pour la troisième fois.

Elle se trouve dans le pouvoir minuscule de celui qui peut vous dire : « Revenez demain », sans avoir à expliquer pourquoi.

Ce pouvoir n’a pas besoin d’un tyran. Il fonctionne mieux lorsqu’il devient une habitude.

L’administration apprend au citoyen à contourner la règle ; le citoyen apprend à l’administration qu’il est possible de la contourner. Chacun finit par s’adapter : la voie normale est lente ou incertaine, donc on cherche la voie parallèle. Et puisque celle-ci fonctionne, plus personne ne trouve vraiment de raison de réparer la première.

La porte de côté

Il serait pourtant trop facile d’accuser le citoyen.

Celui qui demande : « Tu connais quelqu’un ? » n’est pas nécessairement un opportuniste. Il peut simplement avoir appris, par expérience, que la règle impersonnelle est moins efficace qu’un coup de téléphone.

On ne peut pas reprocher à quelqu’un de chercher une solution lorsque le système lui a appris que la solution se trouve ailleurs que dans la procédure.

Le problème apparaît lorsque la débrouille individuelle devient la seule forme de résistance disponible.

Chaque fois que nous cherchons une porte de côté au lieu de demander pourquoi la porte principale est fermée, nous réglons notre problème particulier sans résoudre celui qui nous concerne tous.

Ce n’est pas forcément de la complicité. C’est une forme d’adaptation. Et les sociétés peuvent s’adapter longtemps à des situations qu’elles devraient pourtant trouver insupportables.

Sidi Bouzid : quand la loi ne suffit plus

C’est là que l’histoire de Mohamed Bouazizi prend une dimension qui dépasse son destin personnel.

Le 17 décembre 2010, à Sidi Bouzid, le jeune vendeur ambulant voit son matériel confisqué par les autorités municipales. Il vend sans autorisation et ne s’est pas acquitté des droits nécessaires. Juridiquement, la situation paraît simple.

Mais une société n’est jamais seulement une addition de textes correctement appliqués.

Bouazizi tente d’être entendu. Il se rend à la municipalité, puis au gouvernorat. Il cherche une solution dans les lieux mêmes où un citoyen est supposé pouvoir faire valoir ses droits. Il n’y trouve pas d’issue.

On connaît la suite.

L’histoire a souvent été racontée comme celle d’un abus administratif, d’une humiliation, voire d’une gifle dont les détails restent contestés. Mais l’essentiel est ailleurs.

Il n’a pas nécessairement fallu violer la loi pour produire une injustice.

Une règle peut être légale et devenir socialement aveugle lorsqu’elle est appliquée sans considération pour la situation humaine à laquelle elle s’applique.

La question n’est donc pas de supprimer les règles. Elle est de savoir ce que vaut une administration lorsque sa seule réponse à une détresse est : « La procédure, c’est la procédure. »

Le droit protège parce qu’il fixe des règles. Mais il cesse de remplir sa fonction lorsque la règle devient une manière de ne plus voir la personne à laquelle elle s’applique.

Et la machine broie ses propres rouages

L’histoire de l’agente municipale accusée dans cette affaire est révélatrice. Arrêtée dans les jours qui suivent l’immolation de Bouazizi, elle passera plusieurs mois en prison avant d’être finalement innocentée.

La même machine qui avait opposé la froideur de la procédure à un jeune homme désespéré pouvait, quelques jours plus tard, sacrifier l’un de ses propres agents pour répondre à la colère de la rue.

Il n’y avait donc pas simplement des victimes d’un côté et des coupables de l’autre.

Il y avait une mécanique.

Une mécanique capable de broyer le citoyen comme le fonctionnaire, selon les circonstances et les besoins du moment.

Ce que le feu n’a pas brûlé

La révolution a changé beaucoup de choses. Elle n’a pourtant pas suffi à transformer cette relation fondamentale entre le citoyen et l’administration.

On a changé les dirigeants, les constitutions, les discours et les promesses. Mais la vieille relation a survécu.

Le citoyen continue de se demander qui appeler.

Nous dénonçons le piston lorsqu’il profite aux autres et nous le trouvons compréhensible lorsqu’il nous aide. Nous condamnons le passe-droit en théorie et lui trouvons mille circonstances atténuantes lorsqu’il nous évite une journée de queue.

Nous voudrions une administration juste, mais nous avons parfois appris à survivre grâce à ses injustices.

Ce n’est pas une accusation.

C’est un constat.

Et c’est précisément pour cela qu’il est difficile à accepter.

Le véritable changement

Une société ne devient pas plus citoyenne simplement parce qu’elle proclame davantage de droits.

Elle le devient lorsque ces droits cessent d’avoir besoin d’intermédiaires.

Le jour où l’on pourra entrer dans une administration sans connaître personne, sans appeler personne, simplement parce que la règle est claire, prévisible et identique pour tous, quelque chose aura véritablement changé.

Le jour où un fonctionnaire pourra dire « non » sans arrogance et « oui » sans faveur.

Le jour où un citoyen pourra réclamer son dû sans avoir l’impression de déranger.

Le jour où la règle cessera d’être un obstacle à contourner pour devenir une protection sur laquelle chacun peut compter.

Alors, peut-être, dans un café de Kasserine ou de La Marsa, quelqu’un dira :

  • Demain, je dois passer à la municipalité.

Et personne ne lui demandera :

  • Tu connais quelqu’un ?

Ce jour-là, nous pourrons peut-être considérer que quelque chose de la révolution de Sidi Bouzid est enfin arrivé jusqu’au guichet.

Car Mohamed Bouazizi n’avait pas trouvé de porte de côté.

Il avait essayé la porte principale.

Il avait demandé à être entendu.

Lorsqu’une société oblige certains de ses citoyens à brûler pour être enfin regardés, le problème n’est pas seulement qu’une porte leur a été fermée.

C’est que, depuis trop longtemps, nous avons appris à vivre avec des portes qui ne s’ouvrent qu’à ceux qui connaissent quelqu’un.

Laisser un commentaire

Comments (

0

)