En Tunisie, les présidents changent, les constitutions aussi. Les promesses de rupture se succèdent. Mais il est une chose qui résiste remarquablement au changement : l’appareil répressif.
Bourguiba, Ben Ali, la transition démocratique, puis Kaïs Saïed : les régimes ne se ressemblent évidemment pas, les idéologies diffèrent, les institutions ont été plusieurs fois redessinées. Pourtant, derrière ces changements de façade, une même vieille tentation demeure : gouverner en considérant la contestation non comme une composante normale de la vie politique, mais comme une menace à contenir.
C’est peut-être là que se trouve la véritable continuité tunisienne.
Un régime tombe. Des hommes partent. Des slogans changent. Mais les administrations restent, les réflexes demeurent, les rapports de force survivent. La police, la justice, l’administration territoriale, les mécanismes de surveillance et les habitudes de l’État ne disparaissent pas avec celui qui occupait Carthage.
Le problème n’est donc pas seulement celui d’un homme. C’est celui d’un appareil.
Kaïs Saïed n’a pas inventé la culture de la répression. Il a trouvé un État qui en connaissait déjà les instruments. Il lui a donné une nouvelle justification : après la corruption, le chaos et l’échec des partis, il fallait restaurer l’ordre et sauver l’État.
Le discours a changé. La logique, beaucoup moins.
Hier, on réprimait au nom de la stabilité. Aujourd’hui, on peut le faire au nom de la lutte contre les complots, la corruption ou les ennemis de l’État. Demain, un autre pouvoir trouvera peut-être une autre justification. L’appareil, lui, sera toujours là, prêt à servir le nouveau récit.
C’est ce qui rend la situation plus préoccupante qu’un simple changement de régime.
Car une démocratie ne disparaît pas seulement lorsque des libertés sont supprimées. Elle disparaît lorsque l’on finit par considérer leur suppression comme une procédure ordinaire de gouvernement.
Il ne s’agit pas ici de distribuer les bons et les mauvais points. Les opposants d’hier ne furent pas toujours des démocrates exemplaires, pas plus que les gouvernants d’aujourd’hui ne sont les seuls responsables de tous les maux du pays. La Tunisie a connu des gouvernements faibles, des partis incapables, des parlementaires médiocres et une classe politique qui a largement contribué à son propre discrédit.
Mais l’échec des uns ne justifie pas nécessairement la puissance retrouvée des autres.
C’est même le piège.
À force d’être déçus par les politiques, les citoyens peuvent finir par préférer ceux qui promettent de les débarrasser de la politique. À force de voir les institutions fonctionner mal, ils peuvent accepter qu’on les contourne. À force de vouloir l’ordre, ils peuvent oublier que l’État de droit est précisément ce qui empêche l’ordre de devenir arbitraire.
La question tunisienne n’est donc pas de savoir quel homme providentiel saura enfin remettre le pays sur les rails.
Elle est plus inconfortable : que restera-t-il de l’appareil lorsque l’homme providentiel aura disparu ?
Car les présidents passent. Les oppositions passent. Les majorités passent. Même les constitutions peuvent être réécrites.
Mais un appareil d’État qui apprend à fonctionner sans contre-pouvoirs ne renonce pas facilement à ce qu’il a appris.
C’est là que se situe le véritable danger : non pas seulement dans l’autoritarisme d’un régime, mais dans la capacité de la répression à survivre aux régimes qui la pratiquent.
Et si la Tunisie veut véritablement rompre avec son passé, ce n’est peut-être pas un nouveau président qu’elle doit d’abord changer.
C’est cette vieille idée selon laquelle, lorsque le pouvoir est en difficulté, le citoyen devient le problème à régler.
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