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La rue arabe est le problème

La rue arabe est le problème

Il y a vingt-cinq ans presque jour par jour, je m’en souviens comme si c’était hier. Je me souviens des personnes présentes, des images, des réactions. Comme beaucoup, j’étais incrédule. Je me disais que ce n’était pas possible. C’était trop gros. Puis l’évidence s’est imposée.

Et après l’effroi vinrent les réactions. Pourquoi le nier ? L’immense majorité de mes collègues et des infirmières manifestait une joie qui me paraissait irrationnelle. J’étais quasiment le seul à leur dire que les conséquences seraient dramatiques. Dans les jours qui suivirent, les spéculations sur l’effondrement des États-Unis allaient bon train, puis vinrent les théories complotistes les plus extravagantes. C’était trop gros, ces attentats ont été organisés par les israéliens, la preuve beaucoup de personnes n’étaient pas venues travailler ce jour là. 

Moins d’un mois plus tard, je me suis retrouvé aux États-Unis, à La Nouvelle-Orléans, pour le congrès annuel des anesthésistes. Le chauffeur de taxi qui m’avait pris à l’aéroport, un homme noir imposant, ignorait que j’étais musulman. Je me suis bien gardé de le lui dire. Il jurait que s’il attrapait un musulman, il le massacrerait. À Atlanta, lors de mon escale, j’ai été fouillé une bonne vingtaine de fois. Même chose au départ.

Ce n’était encore rien comparé à ce que le monde arabe allait vivre.

Car ce qui m’avait frappé ce 11 septembre ce n’était pas seulement la violence de l’événement. C’était notre extraordinaire capacité à nous réjouir de ce qui allait finalement nous faire du mal.

L’histoire s’est répétée.

Lorsque Saddam Hussein envahit le Koweït, une partie de la rue arabe applaudit. On voyait dans Saddam le héros qui osait défier l’Amérique. On rêvait déjà de la défaite de la coalition. Son armée était, disait-on, la quatrième du monde. Elle allait tenir tête aux vingt-cinq pays réunis contre elle.

On connaît la suite.

Même mécanisme après le 7 octobre 2023. L’attaque du Hamas a provoqué une catastrophe humaine immense et déclenché une guerre dont le peuple palestinien a payé et continue de payer un prix effroyable. Gaza a été dévastée. Des dizaines de milliers de personnes ont été tuées. La Cisjordanie s’est enfoncée davantage dans la violence et l’occupation. Au Liban, l’escalade a provoqué à son tour morts, déplacements et destructions.

Et pourtant, une partie des réactions arabes s’est encore enfermée dans la jubilation, comme si infliger une humiliation à Israël constituait déjà une victoire.

C’est peut-être là que se trouve notre véritable problème.

Nous confondons trop souvent la colère avec la stratégie, la vengeance avec la victoire et le courage avec la capacité de mourir.

Depuis les détournements d’avions des années 1970 jusqu’au 11-Septembre, de Madrid à Londres, de Paris à Bruxelles, le terrorisme a changé d’organisations, de discours et de méthodes. Mais il repose toujours sur une mécanique élémentaire : provoquer une réaction suffisamment forte pour entraîner l’adversaire dans une spirale que l’on croit pouvoir contrôler.

Et nous tombons régulièrement dans le piège.

Les terroristes tuent pour provoquer la peur. Les États ripostent. Les populations applaudissent ou réclament vengeance. Les gouvernements durcissent leurs politiques. Les innocents paient. Puis chacun s’étonne que la haine augmente.

Le plus inquiétant est peut-être que la bêtise n’est pas réservée à un camp.

Après le 11-Septembre, des musulmans innocents ont été regardés comme des suspects. Aujourd’hui encore, en Occident, l’extrême droite et la droite extrême gagnent des élections en transformant l’islamisme en prétexte pour désigner les musulmans eux-mêmes : halal, voile, mosquée, immigration, tout devient combustible électoral.

Les extrêmes ont ainsi trouvé une mécanique parfaite : les uns font peur aux autres, les autres font peur aux uns, et chacun renforce l’autre.

Mais si nous voulons être honnêtes, nous devons aussi regarder chez nous.

Pourquoi avons-nous applaudi Saddam avant de pleurer les conséquences de son aventure ? Pourquoi avons-nous cru qu’une attaque spectaculaire pouvait constituer une victoire stratégique ? Pourquoi avons-nous applaudi certaines défaites infligées à l’adversaire sans nous demander qui allait en payer le prix ?

Pourquoi sommes-nous si bêtes ?

La question est peut-être plus grave encore : pourquoi devenons-nous si bêtes dès que l’émotion collective s’en mêle ?

Nous savons construire des avions, envoyer des satellites dans l’espace, séquencer un génome. Mais dès qu’un événement touche notre identité, notre religion ou notre colère, nous redevenons parfois une foule qui applaudit avant de réfléchir.

La rue arabe n’est pas un bloc, et elle ne résume évidemment pas les sociétés arabes. Mais lorsqu’elle transforme la haine en politique, la vengeance en programme et l’émotion en stratégie, elle devient elle-même un acteur du désastre.

Le problème n’est pas de savoir qui a raison dans le prochain affrontement.

Le problème est de savoir qui sera assez intelligent pour comprendre avant d’applaudir que certaines victoires ressemblent terriblement à des défaites.

Car l’histoire est impitoyable avec les peuples qui prennent leurs réflexes pour une stratégie.

La bêtise peut gagner une bataille. Elle est incapable de gagner une guerre.

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