Dans le monde antique, le mythe est un récit fabuleux. Dans la langue courante, il est une représentation construite par des croyances, une fiction que l’on entend partout et que l’on ne voit jamais. L’immigration, elle, n’est pas un mythe : c’est un fait social total, mesurable, qui transforme les sociétés. En revanche, le discours électoraliste sur l’immigration est souvent un mythe mensonger. Il ne décrit pas le réel ; il fabrique un récit pour mobiliser des voix. Tantôt l’invasion, tantôt la solution miracle. Or les deux récits se heurtent aux mêmes réalités.
Le premier mensonge est celui de la fermeture totale. À chaque campagne, des responsables promettent d’arrêter l’immigration, de « reprendre le contrôle » et de réduire les flux à presque rien. C’est oublier que l’Europe vieillit. Le taux de fécondité de l’Union européenne est tombé à 1,34 enfant par femme. Sans immigration, la population en âge de travailler pourrait reculer de 20 % d’ici à 2050. Les pénuries ne concernent plus seulement les métiers peu qualifiés : construction, santé, informatique, ingénierie, hôtellerie. Même les gouvernements les plus hostiles en apparence ont dû ouvrir des voies légales. L’Italie de Giorgia Meloni a rétabli un décret sur les flux migratoires pour répondre aux besoins du « monde productif ». La Hongrie de Viktor Orban a vu les permis de séjour augmenter fortement. Le Danemark social-démocrate délivre proportionnellement plus de titres que la France. Le discours de fermeture est donc souvent un décor électoral : il rassure pendant la campagne, puis se heurte à la démographie, au droit et à l’économie.
Le deuxième mensonge est celui de l’ouverture sans conditions. Certains affirment que l’immigration résoudrait à elle seule le vieillissement, les pénuries et le financement des retraites. C’est faux si les arrivées ne sont pas organisées. Une immigration nécessaire n’est pas automatiquement une immigration réussie. En Espagne, après la réforme de 2022, les travailleurs immigrés ont progressé dans les secteurs en pénurie, mais aussi dans ceux où la main-d’œuvre était déjà excédentaire. En Italie, moins de 8 % des quotas ouverts en 2025 ont abouti à un titre stable : des étrangers sélectionnés pour un emploi peuvent devenir irréguliers avant même de l’occuper. Et attirer massivement les médecins ou ingénieurs du Sud peut aggraver la fuite des cerveaux au Maroc, en Algérie, en Tunisie ou en Égypte. L’ouverture naïve n’est pas plus honnête que la fermeture théâtrale.
Le troisième mensonge est de faire de l’immigration la cause unique de tous les problèmes ou, à l’inverse, de nier tout effet. Le logement social saturé, l’hôpital en tension, l’école en difficulté, le sentiment d’insécurité, la baisse des salaires peu qualifiés : ces sujets sont complexes. Ils ont des causes multiples : politiques publiques, désindustrialisation, fiscalité, formation, natalité, inégalités mondiales. Prétendre que l’immigration explique tout est une facilité électorale. Prétendre qu’elle n’a aucun impact sur la vie quotidienne est un déni tout aussi mensonger. Les Français qui vivent ces transformations le savent. Le rôle d’un responsable n’est pas de leur mentir, ni de les faire taire, mais de regarder les faits.
Un discours honnête ne demanderait pas « pour ou contre l’immigration ? », mais « quelle immigration, pour quoi faire, avec quels moyens ? ». Il reconnaîtrait qu’il y aura encore de la migration de travail, familiale, étudiante et d’asile. Il chercherait à organiser la mobilité légale, à lutter contre l’irrégulier, à intégrer par l’emploi, la langue et l’école, à coopérer avec les pays d’origine. Il assumerait les trade-offs : besoins économiques, cohésion nationale, droits fondamentaux, équilibre des finances publiques. Il ne promettrait ni zéro immigration, ni immigration sans coût.
L’immigration est trop sérieuse pour être un mythe. Le débat sur « ouverture » et « fermeture » est de plus en plus déconnecté du réel. La vraie question n’est pas de savoir s’il y aura une immigration, mais si elle sera subie ou organisée. Le discours électoraliste, lui, préfère la fiction : il gagne des voix en fabriquant peurs et illusions. Mais une fois l’élection passée, les frontières, les lois, les besoins et les êtres humains restent là. L’immigration n’est pas un mythe. Le mensonge électoraliste, oui.
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