Ils se sont couchés devant Kaïs Saïed, certains le regrettent déjà, d’autres finiront par le regretter mais malheureusement c’est la Tunisie qui payera le prix fort de ces lâchetés
Partis, syndicats, patronat, intellectuels : une bonne part des élites tunisiennes a laissé faire, parfois applaudi, le coup de force du 25 juillet 2021. Elles y ont perdu leur crédit. Les Tunisiens y ont perdu davantage : la certitude que leurs libertés reposent sur une garantie.
Ce qui m’a le plus choqué dans le coup de force du 25 juillet 2021, ce n’est pas l’autoritarisme brut, ni les arrestations d’opposants, ni le démantèlement des institutions. Ces abus, si révoltants soient-ils, étaient prévisibles. Ce qui m’a stupéfait, c’est la capitulation d’élites entières.
Je ne m’attendais pas à ce que des partis et des organisations qui se disaient les remparts de la transition démocratique s’effondrent sans livrer combat. Je ne m’attendais pas à ce que l’UGTT, centrale historique et fer de lance des luttes sociales, négocie sa survie en bradant ses principes. Je ne m’attendais pas à ce que la centrale patronale, l’UTICA, se range aussi vite. Je ne m’attendais pas, non plus, à ce que des nationalistes arabes, des avocats et une partie de l’intelligentsia, aveuglés par leur haine du parti islamiste, applaudissent des mesures liberticides.
Et puis il y eut les hypocrites, ceux qui ont tergiversé, attendu, calculé, alors que les transgressions étaient caricaturales.
Le calcul des remparts
L’opportunisme de certaines figures politiques n’a rien de mystérieux. Ce qui l’est davantage, c’est que des acteurs qui se posaient en remparts contre l’autoritarisme aient non seulement accepté des compromissions aussi dégradantes, mais que beaucoup continuent à défendre un pouvoir ubuesque.
Prenons les nationalistes arabes. Eux qui criaient au loup devant les menaces d’hier de normalisation avec Israël, du risque de perte de notre identité, ont, pour certains, négocié leur survie ou se sont tus, ou encore applaudi le non-respect des règles élémentaires d’une démocratie. Mais il n’y a dans ce positionnement rien d’étonnant de la part des admirateurs de Saddam, de Kaddafi et de Nasser.
Le 25 juillet 2021, Kaïs Saïed gèle le Parlement, dont des soldats ferment les portes. Le 30 mars 2022, il le dissout, le jour même où cent vingt députés, réunis en ligne, votaient la fin des mesures d’exception.
Le 1er juin 2022, il révoque cinquante-sept juges d’un trait de plume ; le tribunal administratif ordonne la réintégration de quarante-neuf d’entre eux, en vain.
Le 25 juillet 2022, sa propre Constitution est adoptée par 94.6 % des suffrages exprimés, pour 30.5 % de participation.
Laissons de côté les incohérences et l’aspect totalement insipide de certains articles. La démarche est simplement surréaliste : écrire sa propre constitution seul a fait éclater de rire bien des professeurs de droit constitutionnel à travers le monde.
Ce n’est plus une couleuvre : c’est un boa qu’ont avalé nos « élites ».
Ces « élites » ne pouvaient ignorer ce qui les attendait. Elles ont préféré fermer les yeux. Leur calcul était simple : se servir du président pour en finir, une fois pour toutes, avec les islamistes, quitte à sacrifier les principes démocratiques les plus élémentaires.
Beaucoup « d’intellectuels », guidés par la même rancune tenace, ont cautionné l’homme providentiel en croyant pouvoir tenir la bête en laisse. On ne tient pas en laisse ce que l’on a soi-même déchaîné. Certains le regrettent aujourd’hui, et amèrement. Il est trop tard.
La lâcheté est contagieuse
Les explications varient selon les cas, mais elles passent souvent par une rivalité entre pairs. De l’extérieur, ces acteurs semblent pouvoir s’offrir le luxe de la bravoure. De l’intérieur, ils sont rongés par la peur de voir un rival les devancer dans les bonnes grâces de Carthage. Kais Saied ne rate jamais une occasion pour le rappeler.
Le courage est contagieux ; la lâcheté l’est tout autant.
L’UTICA en offre l’exemple le plus net. Longtemps tenu pour un contre-pouvoir économique, le patronat a fini par s’aligner. Dès juillet 2021, Kaïs Saïed recevait son président, Samir Majoul, pour évoquer une réconciliation pénale visant quelque quatre cent soixante hommes d’affaires, dont il disait qu’ils devaient à l’État 13.5 milliards de dinars. Le message était limpide : nul n’était à l’abri, et tout pouvait se négocier.
En novembre 2023, alors que la presse s’étonnait du silence de la centrale patronale face au malaise des milieux d’affaires, le président assurait que la lutte contre la corruption ne visait pas ceux qui respectent la loi. Les grands patrons ont préféré courber l’échine plutôt que défendre l’État de droit. Le tissu économique s’est verrouillé, et le patronat a fait le deuil de son indépendance.
Le mandat du bureau actuel de l’UTICA est fini depuis 3 ans, pas d’élections en vue. Ils continuent en toute illégalité à parler au nom d’un patronat dont d’illustres noms croupissent en prison.
Le cynisme devenu raison
Soyons lucides, l’intérêt personnel est le seul vrai moteur des hommes, seule compte la puissance. C’est une évidence qui se vérifie depuis la nuit des temps.
La morale n’est bonne que pour les perdants. Alors ayons le courage de nommer ceux qui auront fait tant de mal au pays : ceux qui avaient les moyens financiers et politiques de défendre la démocratie libérale et qui ont décidé qu’elle était l’un des luxes dont on pouvait se passer. Ils sont impardonnables.
Ce que les Tunisiens ont découvert
Discrédités, ces « élites » le sont. Elles ont perdu leur crédit auprès de ceux qu’elles prétendaient représenter, et la page de l’histoire se tourne déjà sans elles. Mais le plus grave n’est pas là.
Le plus grave, c’est ce que le Tunisien a découvert : il vit dans un pays où, à tout instant, l’arbitraire et les méthodes anciennes peuvent être appliqués avec une facilité déconcertante. Il croyait la liberté acquise en 2011 ; il la sait révocable.
De là ce sentiment angoissant, désormais diffus, de vivre sans aucune garantie : pour sa liberté d’opinion, pour sa liberté économique, pour ses droits sociaux.
Le décret-loi 54, promulgué en septembre 2022 contre les « fausses nouvelles », punit de jusqu’à cinq ans de prison ceux qui en diffusent ; il a servi à poursuivre magistrats, avocats, chroniqueurs et journalistes.
Comme toujours il y a des hommes et des femmes qui ont choisi de résister. Ils sont soutenus par une minorité mais tout n’est pas perdu. Ces résistants ont connu un autre tarif. (Business News. https://businessnews.com.tn :
Liste actualisée des poursuites politiques : politiciens, activistes, hommes d’affaires)
En mai 2024, des policiers cagoulés font irruption à la Maison de l’avocat de Tunis pour arrêter Sonia Dahmani : les avocats font grève dans tous les tribunaux du pays.
En avril 2025, l’avocat Ahmed Souab est arrêté pour avoir dénoncé l’injustice du procès dit du « complot » ; condamné à cinq ans de prison, il n’est sorti qu’en février 2026, grâce à une réduction de peine en appel. Il est gravement malade. La leçon a été entendue : la soumission coûtait la honte, la résistance coûtait la prison. C’est cette asymétrie que le pouvoir a cultivée.
En juin 2025, Amnesty International recensait au moins quatre-vingt-dix personnes prises pour cibles, en cinq ans, pour avoir manifesté pacifiquement ou fait grève.
Le 2 septembre 2026, Human Rights Watch dénonçait la répression systématique, depuis 2024, des organisations de la société civile, qui réduit presque à néant l’espace civique né de la révolution.
Le lendemain, la Cour de cassation rendait définitives les peines du procès du « complot contre la sûreté de l’État » : une quarantaine de condamnés, opposants, avocats, hommes d’affaires, jusqu’à quarante-cinq ans de prison. Parmi les détenus, un opposant historique de quatre-vingt-deux ans, respectable et respecté de tous, Ahmed Néjib Chebbi.
Le message est clair, aucune limite éthique, morale, politique ou humaine ne tient plus.
Un équilibre qui tenait à si peu
Voilà le second enseignement, qui n’est pas moins sombre : la fragilité de notre tissu politique, associatif, civil.
Dix ans de transition démocratique, des partis, des syndicats, des ordres professionnels : un édifice imparfait mais que l’on croyait solide. Il a suffi de l’appui de l’armée et des forces de sécurité, et du ralliement, par intérêt ou par crainte, de quelques figures politiques, pour renverser tout un équilibre.
Le 25 juillet 2021, devant le Parlement cadenassé, le président de l’Assemblée, Rached Ghannouchi, s’est entendu répondre par un soldat : « On nous a demandé de fermer le Parlement. » Une grille et des chaînes ont suffi à clore dix ans de délibération. La grève générale envisagée par la centrale historique pour janvier 2026 a été annulée. Ce que l’on prenait pour des remparts n’était souvent que de la façade.
Ils se sont couchés pour être tranquilles. Ils ne le sont pas, et nous non plus. Car ce que le pouvoir a appris, en juillet 2021, c’est qu’il pouvait. Il a pu suspendre, dissoudre, révoquer, condamner, sans rencontrer de digue assez solide. Et un pouvoir qui a appris qu’il peut ne l’oublie plus.
Les élites croyaient se préserver en se couchant devant un homme, en réalité elles se sont inclinées devant un précédent. Et un précédent, contrairement à un homme, ne vieillit pas.
Laisser un commentaire