, ,

Quand le corps de la femme devient l’affaire de toute la société

Il suffit d’un morceau de tissu pour déclencher une guerre de civilisation.
Le corps féminin dans l’espace public demeure extraordinairement politique.
On y discute sans fin jupe, voile, bikini, virginité, mariage, héritage en prétendant parler de morale.

On parle hypocritement de conventions et de moralité. Et derrière ce contrôle rôde toujours une seule et unique vieille question : à qui appartient la sexualité d’une femme ?
Elle-même ? Sa famille ? Son mari ? Sa religion ? L’État ?

Un bikini sur une plage inspire à certains la décadence ; un voile, à d’autres, la soumission. Une robe trop courte choque, une tenue trop couverte inquiète comme si chaque société s’était donné la mission de surveiller l’honneur des femmes, ou de les libérer malgré elles.

C’est l’une des hypocrisies les plus tenaces de nos sociétés : sous couvert de morale ou de tradition, c’est de sexe qu’il est question de filiation, de cette certitude précieuse : savoir qui appartient à qui.
Le problème n’est donc ni le bikini ni le voile, mais cette conviction que le corps d’une femme serait un bien collectif sur lequel chacun aurait son mot à dire.

L’histoire, pourtant, dément ce qui nous semble si naturel.
Dans Le Harem et les cousins, Germaine Tillion montrait comment, en Méditerranée, les structures de parenté et le souci du lignage avaient placé la sexualité féminine sous surveillance : virginité, fidélité, mariage répondaient moins à la pudeur qu’à une obsession bien plus ancienne la transmission du patrimoine. Puis la mécanique s’est raffinée : une nécessité sociale est devenue tradition, la tradition est devenue morale, la morale a fini par se sacraliser. Or une règle sacrée interdit qu’on lui demande à quoi elle sert, les croyances survivent ainsi après leurs raisons d’être.

Françoise Héritier, avec sa « valence différentielle des sexes », l’a montré autrement : on part d’une différence, on finit par fabriquer une frontière.
Cette obsession n’a pas disparu avec la modernité ; elle a changé de costume. Hier, on cachait le corps féminin pour préserver l’honneur ; aujourd’hui, on le montre parfois pour vendre du tourisme.

Hier, il était couvert parce que dangereux ; aujourd’hui, dévoilé parce que rentable. Le corps reste au centre ; seul change celui qui tient le compteur. Une société ne devient pas libre lorsque ce corps devient montrable, mais lorsque la femme décide elle-même s’il doit être montré, couvert, désiré ou laissé tranquille.

Le phénomène ne concerne pas que les musulmanes, question embarrassante au XXIe siècle, tant les structures ayant justifié cette surveillance ont changé : les femmes étudient, travaillent, voyagent seules, dirigent des entreprises.

Mais certaines sociétés tournent encore avec un logiciel moral conçu pour un monde qui n’existe plus nous avons changé de maisons, de métiers, sans changer de regard sur le corps féminin, vu avec les lunettes de nos arrière-grands-parents.

D’où cet étonnement feint devant la crise que déclenche un centimètre de peau.
Essayons donc l’inverse : cesser de voir dans ce corps un problème collectif. Une femme n’est ni un symbole d’honneur, ni une publicité touristique, ni un trophée religieux. C’est une personne voilée, en bikini, ou entre les deux et surtout capable de changer d’avis.

C’est précisément cette liberté qui dérange le plus : le vrai scandale n’a jamais été qu’une femme montre ou cache son corps, mais qu’elle puisse en décider elle-même.
Voilà pourquoi le voile déclenche tant de passions.

Le problème n’a jamais été le tissu c’est le pouvoir qu’on prétend exercer sur ce qu’il recouvre.

Laisser un commentaire

Comments (

0

)