Il y a dans le rapport aux Tunisiens de l’étranger (TRE) une contradiction si bien rodée que plus personne ne songe à s’en étonner. On les aime mais de loin, on les aime avec une ferveur presque filiale, et on se méfie d’eux dès qu’ils s’approchent un peu trop du pays.
Qu’un ingénieur d’origine tunisienne gagne un prix Nobel ou pilote un mégaprojet énergétique aux Émirats, et nous le revendiquons aussitôt comme un des nôtres. Qu’une chercheuse publie dans un laboratoire canadien, la voilà redevenue, le temps d’une dépêche, notre chercheuse. Qu’un entrepreneur lève des fonds à Londres, on raconte son parcours comme s’il s’agissait d’une victoire nationale. Qu’un artiste soit primé ailleurs, nous découvrons soudain, avec un enthousiasme rétroactif, que son talent était depuis toujours le nôtre.
Mais dés qu’il est question d’un retour, surtout s’il est partiel, même d’une simple installation, le parcours du combattant commence, le ton change du tout au tout et la suspicion s’installe.
L’ingénieur veut construire ici ce qu’il construisait ailleurs. La chercheuse propose un laboratoire. L’entrepreneur veut investir. Le médecin veut exercer quelques mois par an. L’universitaire veut encadrer des étudiants. L’artiste veut créer. Et voilà que, du jour au lendemain, ils cessent d’être des Tunisiens qui réussissent pour devenir des profiteurs qui veulent exploiter nos richesses.
Tous se demandent, immanquablement, pourquoi nos compétences à l’étranger ne reviennent pas vivre et travailler au pays? Question à laquelle, au fond, personne n’a très envie de répondre sincèrement.
Et on se pose beaucoup moins la question qui compte réellement : pourquoi ceux qui voudraient revenir, ou simplement contribuer, finissent-ils si souvent par renoncer ?
Pourtant cette question devrait obséder nos décideurs.
Beaucoup de TRE ne veulent pas abandonner la vie qu’ils ont bâtie ailleurs, ils veulent simplement garder un pied ici et l’autre ailleurs : investir, enseigner, soigner, créer, transmettre, participer en Tunisie et continuer leur parcours ailleurs.
Cela devrait être une chance, or c’est ce choix qui dérange les responsables locaux.
L’investisseur tunisien de l’étranger découvre d’abord la bureaucratie ordinaire, autorisations, délais, banques, procédures. Il découvre ensuite quelque chose de moins officiel : des réseaux déjà en place, qui ne voient pas nécessairement d’un bon œil l’arrivée de quelqu’un disposant d’autres méthodes et d’autres relations.
Personne ne lui dira jamais qu’il dérange. On lui expliquera seulement que son dossier doit être étudié. Puis, qu’il est à l’étude.
Puis, encore, qu’il est toujours à l’étude, jusqu’à ce qu’il comprenne, de lui-même, qu’il ferait mieux d’investir ailleurs.
Le chercheur connaît une variante de la même histoire. Il arrive avec ses publications, son expérience, ses collaborations internationales : on est très fier de lui, jusqu’au jour où il propose de travailler avec une université tunisienne. Il ne demande pas nécessairement un poste, un laboratoire commun suffirait, quelques semaines d’enseignement, un encadrement de thèses, une collaboration scientifique. On lui répond alors, avec toute la gravité de circonstance, qu’il ne connaît plus vraiment « les réalités du terrain ».
Remarque curieuse s’il en est : comme si plusieurs années passées dans un laboratoire international avaient pour principal effet de lui faire perdre la capacité de comprendre son propre pays.
Dans le champ culturel, le soupçon change simplement de costume. L’artiste qui revient avec un projet financé ou reconnu à l’étranger doit vite s’expliquer : ce qu’il veut montrer, pourquoi il veut le montrer, d’où vient l’argent, et surtout, surtout, si cela correspond bien à « notre culture ». L’œuvre qui existait ailleurs devient ici, comme par un tour de passe-passe, une question d’identité.
Même le football, ce grand théâtre national, laisse entrevoir la même contradiction. Nous sommes ravis lorsque des joueurs formés en France ou en Allemagne choisissent le maillot tunisien. Mais que ceux qui ont appris ailleurs veuillent ensuite transmettre ce qu’ils savent, monter une académie, entraîner, investir dans un club, et les choses se compliquent aussitôt. Nous aimons le résultat de la compétence internationale. Nous sommes plus rarement à l’aise avec la compétence elle-même, lorsqu’elle vient nous demander de changer quelque chose.
Revient alors la question qui compte vraiment : pourquoi les TRE ne reviennent-ils pas ? Peut-être, tout simplement, parce qu’ils ont compris que revenir peut signifier perdre une partie de ce qu’ils ont construit ailleurs, pas nécessairement en salaire, mais en liberté, en efficacité, en prévisibilité, en reconnaissance, et parfois, tout simplement, en tranquillité.
On parle beaucoup de fuite des cerveaux. On parle nettement moins de ce que nous faisons ou plutôt de ce que nous ne faisons pas pour donner à ces cerveaux l’envie de revenir.
La Tunisie annonce régulièrement vouloir séduire ses compétences et ses capitaux : des dispositifs existent, des mesures sont proclamées, la digitalisation des services destinés aux TRE progresse. Tout cela est utile. Rien de tout cela ne suffit.
Un chercheur ne revient pas parce qu’un formulaire est devenu numérique. Un entrepreneur ne revient pas parce qu’on lui a ouvert un guichet.
Un médecin ne revient pas parce qu’on lui a expliqué, dans une brochure institutionnelle, qu’il est le bienvenu. Il revient s’il peut travailler. S’il peut décider. S’il peut être utile. S’il n’a pas le sentiment qu’à chaque porte qu’il pousse, quelqu’un commence par lui demander qui il connaît.
Il faudrait d’abord accepter une évidence : le retour n’est plus nécessairement synonyme de réinstallation. Un chercheur peut passer quelques mois à Tunis et le reste de l’année au Canada. Un entrepreneur peut travailler entre Paris et Tunis. Un médecin peut former une équipe tunisienne à distance. Un ingénieur peut piloter un chantier à Gabès depuis l’étranger. Pourquoi faudrait-il choisir ?
Le monde professionnel ne fonctionne plus comme avant ; les compétences circulent, et les frontières comptent de moins en moins pour le savoir, la recherche, l’entreprise ou la création. Nous continuons pourtant, obstinément, à raisonner comme si un Tunisien devait être soit ici, soit ailleurs comme si la double appartenance était une anomalie à corriger plutôt qu’une ressource à exploiter.
Il existe, en la matière, plusieurs façons de fermer une porte.
La première est le refus pur et simple : une règle, une procédure, une autorisation qui n’existe pas. C’est la plus honnête.
La seconde est le regard : on vous écoute, mais pas tout à fait de la même manière ; votre expérience internationale est certes intéressante, mais on prend soin de vous rappeler que vous avez quitté le pays depuis longtemps.
La troisième, la plus redoutablement efficace, est le silence, le mail resté sans réponse, la réunion qui n’aboutit à rien, le dossier qui s’égare quelque part entre deux bureaux. Personne ne vous a jamais dit non. Mais vous avez très bien compris.
Après deux ou trois expériences de ce genre, la plupart cessent simplement d’essayer. Et c’est précisément ce que nous ne mesurons jamais.
Combien de Tunisiens de l’étranger ont eu envie de faire quelque chose ici et ont fini par le faire ailleurs ?
Combien de projets ne sont jamais nés ?
Combien de collaborations scientifiques sont restées au stade du premier courriel ?
Combien d’entrepreneurs ont renoncé ?
Combien de médecins, d’ingénieurs, d’universitaires, d’artistes ont fini par se dire, un jour, que ce n’était décidément pas la peine ?
Nous comptons les départs.
Nous comptons les transferts d’argent.
Nous comptons les visiteurs de l’été.
Nous ne comptons jamais les renoncements.
Les TRE représentent pourtant une force considérable : leurs transferts se chiffrent en milliards de dinars, ils soutiennent des familles, des régions entières, la consommation et les équilibres extérieurs du pays.
Nous sommes donc très heureux de leur argent.
Reste à savoir si nous le sommes tout autant de leurs idées. C’est là, précisément, que le sujet devient politique. On accueille volontiers le Tunisien de l’étranger lorsqu’il apporte des devises ; on se méfie davantage lorsqu’il apporte une autre manière de faire. Sa double nationalité intrigue. Sa façon de travailler aussi. Et lorsqu’il demande simplement à être entendu, il lui arrive encore qu’on lui réponde, sans ironie apparente : « Si tu veux être écouté, reviens vivre ici. » Curieuse conception de la citoyenneté, qui voudrait qu’on renonce à ce que l’on a construit ailleurs pour mériter le droit de participer à la vie de son propre pays.
Il y a peut-être, derrière ce réflexe, une forme de protection. Je ne prétends pas ici énoncer une vérité générale mais la question mérite d’être posée. Celui qui revient avec une expérience acquise ailleurs compare, forcément. Il pose des questions. Il demande pourquoi telle chose fonctionne ainsi et pas autrement. Il introduit d’autres standards. Il dérange des habitudes, des réseaux, des équilibres soigneusement maintenus. Et surtout, il risque de faire bouger les lignes, ce qui n’est jamais très confortable pour ceux qui profitent de leur immobilité.
Peut-être est-ce aussi pour cela que certains enfants qui ont brillamment réussi ailleurs deviennent soudain moins désirables lorsqu’ils veulent mettre cette réussite au service du pays qui les a vus naître.
Il faut admettre que l’intelligence est de ne plus demander aux TRE de choisir entre la Tunisie et le reste du monde. Au contraire, il s’agit d’accepter, de faire de leur appartenance à plusieurs espaces une force plutôt qu’un motif de suspicion. Ce n’est pas un choix.
La Tunisie a besoin de ses compétences de l’étranger, pas seulement de leur argent, pas seulement de leur présence l’été, pas seulement de leur nom quand l’un d’eux gagne un prix ou marque un but.
Elle a besoin de leurs connaissances, de leurs réseaux, de leurs exigences, et de tout ce que leur expérience peut nous obliger à remettre en question.
C’est peut-être cela, au fond, le vrai sujet. Nous nous plaignons sans relâche de la fuite des cerveaux. Sommes-nous seulement prêts à accueillir ceux qui reviennent avec les cerveaux qu’ils ont construits ailleurs ?
Un pays ne perd pas seulement ses compétences lorsqu’elles partent. Il les perd une seconde fois lorsqu’elles veulent revenir, et qu’on les pousse, patiemment, méthodiquement, à y renoncer.
Alors, plutôt que de continuer à demander aux Tunisiens de l’étranger pourquoi ils ne reviennent pas, il serait peut-être temps que ceux qui décident se posent l’autre question, la seule qui vaille : qu’avons-nous fait, concrètement, pour leur en donner envie de revenir ?
La réponse devrait nous préoccuper bien davantage que toutes les campagnes estivales qui leur répètent, chaque année, qu’ils sont les bienvenus.
On ne peut rien faire de bon en applaudissant ses talents à distance et en les soupçonnant dès qu’ils s’approchent. Et l’on ne pourra pas éternellement se plaindre de la fuite des cerveaux tout en compliquant, avec un tel zèle, le retour de ceux qui, envers et contre tout, ont encore envie de nous aider.
Les TRE ne sont pas un problème qu’il faudrait convaincre de revenir. Ils sont une chance qu’il est grand temps d’apprendre à ne plus décourager.
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