Voilà qu’on reparle de lui. Dans ces conditions, il n’est pas inutile de rappeler quelques faits importants. Je n’aime pas tirer sur les ambulances, mais beaucoup ont la mémoire courte.
En 2016, Youssef Chahed était un OVNI en politique. Ingénieur agronome, docteur de l’Institut agronomique Paris-Grignon, il entre en politique après la Révolution de 2011. Il fonde avec quelques amis un petit parti, la Voie du centre, participe à la création d’Al Joumhouri, puis rejoint avec un groupe de felons Nidaa Tounes le parti de Béji Caïd Essebsi (BCE) en 2013.
Début 2015, il est secrétaire d’État à la Pêche dans le gouvernement de Habib Essid. En janvier 2016, il devient ministre des Affaires locales.
Il trahira la confiance de Habib Essid pour se retrouver le 3 août 2016, chef du gouvernement. À 40 ans, à peine dix-huit mois après son entrée au gouvernement et seulement cinq ans de vie politique.
La presse parle de « l’inconnu de la Kasbah ». En effet, avant 2011, Youssef Chahed ne s’était jamais mêlé de politique ni même osé exprimer une opinion sur un sujet politique. Personne ne sait vraiment d’où il vient. Tout le monde sait qui l’a fait décoller.
En décembre 2015, Béji Caïd Essebsi le charge de réconcilier son fils Hafedh et Mohsen Marzouk, qui se disputent Nidaa Tounes. La médiation échoue et le parti implose, mais le médiateur est promu. Le 26 août 2016, l’Assemblée lui accorde sa confiance par 167 voix sur 194 présents. Le président a hissé deux hommes : Chahed et son directeur de cabinet, Slim Azzabi. Ils formeront ensemble l’état-major de Tahya Tounes. Les deux le trahiront.
En mai 2018, Chahed accuse à la télévision, dans un message maladroit et contre-productif, Hafedh Caïd Essebsi, le fils du président, d’avoir ruiné le parti qui l’a fait. En septembre, une quarantaine de députés, transfuges de Nidaa et d’ailleurs, forment la Coalition nationale et lui bâtissent une majorité de rechange. Ennahdha le soutient. Nidaa suspend son adhésion. En novembre, il remanie sans concertation avec le président, qui conteste la liste et l’accuse de ne tenir que grâce aux islamistes. En janvier 2019, à Monastir, naît Tahya Tounes, un parti politique sans projet destiné uniquement à le faire gagner les futures élections présidentielles.
L’ambition n’est pas un crime. Mais une légitimité politique se bâtit sur la durée et autrement. Bâtir sur le poste reçu l’instrument de sa propre candidature, contre celui qui vous l’a confié, ce n’est pas la meilleure image que peut donner de lui une personne ayant de hautes ambitions. Il se dit alors candidat de la rupture avec l’ancien système. Personne ne le croit. Il a détruit la composante centriste du paysage politique tunisien. Une faute grave qui sera lourde de conséquences.
Son conseil national est présidé par Kamel Morjane, ancien ministre de la défense de Ben Ali. C’est tout dire.
Pendant ce temps, les Tunisiens paient. L’accord avec le FMI date de 2016 ; il est appliqué par la voie la plus facile, l’impôt. La loi de finances 2018 crée une contribution sociale de solidarité de 1 % et de nouvelles taxes bancaires. Le déficit reflue, de plus de 6 % du PIB en 2016-2017 à 3,5 % en 2019 : il faut le reconnaître. Mais la dette passe de 40 % du PIB en 2010 à plus de 70 % en 2017, puis à 73 % à l’été 2019. L’inflation culmine à 7,7 % en juin 2018. Le dinar perd 14 % face à l’euro en 2018. Le déficit baisse, le pouvoir d’achat aussi.
Certes, le terrorisme recule, mais l’honneur en revient à l’armée et aux forces de sécurité, pas au pilote. L’état d’urgence, lui, est reconduit sans relâche. La Cour constitutionnelle, exigée par la Constitution de 2014, ne voit pas le jour, faute d’accord au sein de la majorité qui le soutient.
Le 23 août 2019, Nabil Karoui, favori des sondages, est arrêté à trois semaines de la présidentielle, dans un dossier ouvert en 2017. Ses partisans accusent son rival direct, le chef du gouvernement. Nombre d’observateurs, adversaires compris, parlent d’instrumentalisation de la justice. Le gouvernement avait déjà présenté une loi pour l’écarter de la course, votée mais jamais promulguée.
Le 25 juillet, Béji Caïd Essebsi meurt.
Le 15 septembre, premier tour de la présidentielle anticipée : Chahed est éliminé et reconnaît sa défaite le lendemain. Tahya Tounes, deuxième force de l’Assemblée par le jeu du nomadisme parlementaire, n’obtient des urnes que 14 sièges. Nidaa Tounes, vainqueur de 2014, n’en a plus aucun. Chahed n’est pas seul responsable de cet effondrement, car le parti s’était fracturé bien avant lui. Mais il l’a précipité, et c’est un outsider, Kaïs Saïed, qui a recueilli l’héritage.
Reste une ironie. L’homme que l’on soupçonnait d’avoir usé de la justice contre ses rivaux est aujourd’hui poursuivi par elle : un mandat d’arrêt international émis en 2023 par le pôle antiterroriste, puis un renvoi en 2025 devant la chambre criminelle dans le dossier Karama Holding. Je ne m’en réjouis pas. Il bénéficie, comme tout justiciable, de la présomption d’innocence, et l’indépendance de la justice actuelle est elle-même en question. L’ironie n’est pas une preuve.
Un OVNI est une illusion qui disparaît aussi vite qu’elle est apparue, et les témoins se disputent sur ce qu’ils ont vu. Ici, malheureusement, il reste des plaies ouvertes : une ambition dévorante, une famille centriste dispersée, une confiance brisée, une Tunisie qui souffre et… une dictature dont on ne voit pas la fin.
Certes, le pouvoir se prend, mais la confiance se gagne. Il a pris l’un en brisant l’autre, et il a perdu les deux.
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