Kaïs Saïed n’a pas trahi ses idées. C’est peut-être là tout le problème.
Quand il est entré à Carthage en 2019, il n’est pas arrivé les mains vides. Sa défiance envers les partis, sa critique de la Constitution de 2014, son rêve d’une souveraineté populaire sans intermédiaires : tout cela existait avant son élection. Il l’enseignait déjà, amphithéâtre après amphithéâtre, à l’époque où il était professeur de droit constitutionnel. Il réfléchissait au pouvoir depuis longtemps. Le voilà qui l’exerce. Et le professeur se heurte à ce que nul cours ne prépare : le réel.
Une salle de cours est un poste d’observation confortable. On y observe les institutions de loin, dans leur forme pure. La présidence, elle, les montre telles qu’elles sont : bancales, tenues par des hommes qui ont leurs limites, au milieu d’une société qui refuse d’entrer dans le schéma qu’on lui destine. Saïed n’a jamais semblé s’y résoudre.
Son diagnostic, pourtant, n’était pas dénué d’une forme d’opportunisme politique.
Après dix ans de transition, les Tunisiens ne croyaient plus aux partis, et les gouvernements successifs n’avaient répondu à aucune de leurs attentes sociales. Le Parlement était devenu, pour beaucoup, le théâtre de querelles qui ne les concernaient plus. Saïed a perçu cette lassitude et en a fait un capital politique. Mais savoir ce que le pays rejette ne dit rien de ce qu’on va lui offrir à la place.
Le pouvoir absolu finit par croiser son propre bilan
Le 25 juillet 2021 a tout changé. Le pouvoir s’est recentré sur la présidence, les institutions ont été refaites à sa mesure, les contre-pouvoirs se sont étiolés. Le système entier tourne désormais autour d’un seul et unique centre de décision. La parole présidentielle a envahi tous les espaces.
Le chef de l’État rédige la constitution, les textes de lois, se déplace, convoque, interpelle ses responsables devant les caméras, et découvre en direct des situations que l’administration connaît depuis des années.
Il dénonce le laisser aller, la corruption, la souveraineté bradée, ceux qui auraient détourné l’État de sa mission. La scène donne l’impression d’agir. Elle ne résout rien de ce qu’elle montre.
Les médicaments manquent encore par moments. Les transports se dégradent, l’école aussi. L’administration s’essouffle. La drogue a envahi des pans entiers de la société. Les jeunes diplômés regardent vers l’étranger.
Comment a-t-il pu croire qu’une économie épuisée pouvait se redresser parce que le président a désigné les coupables ?
Voilà l’écart entre une doctrine du pouvoir et son exercice. Soumettre les institutions ne suffit pas à gouverner. Sélectionner des équipes compétentes qui savent travailler, leur laisser de l’air, corriger leurs erreurs, supporter la lenteur de certaines décisions, oui. Avoir confiance et consentir à ne pas tout contrôler, oui. Être humble et empathique et savoir écouter certainement.
Or le système bâti depuis 2021 interdit cette approche du pouvoir.
Et puis plus on fait remonter les décisions vers le sommet, plus la responsabilité y remonte avec elles, les échecs aussi. Quand tout dépend du même homme, l’héritage du passé, les réseaux, les opposants ou les forces qui entraveraient le pays ne suffisent plus longtemps à expliquer l’échec.
Un pouvoir absolu finit par croiser son propre bilan.
C’est sans doute ce que ses anciens étudiants tentent de lui faire comprendre en lui adressant une lettre très claire. Leur démarche pèse parce qu’elle vient de ceux qui l’ont connu avant la présidence, qui l’ont écouté parler d’État de droit, d’institutions, de la nécessité de borner le pouvoir. Ils ne lui demandent pas de renier ses convictions. Ils lui demandent ce qu’elles sont devenues une fois mises à l’épreuve.
Car la différence est immense. Celui qui enseigne peut défendre une conception du droit avec la rigueur d’une démonstration. Celui qui gouverne répond devant des millions de vies. Une théorie institutionnelle séduit tant qu’elle reste théorie. Elle devient tout autre chose quand elle se fait méthode de gouvernement.
Du professeur au président : l’épreuve du réel
Saïed a voulu corriger le système tunisien sans mesurer ce que cette correction exigeait ensuite : faire vivre les nouvelles institutions, trouver ceux qui sauraient les animer, admettre qu’un pays ne se gouverne pas seulement d’en haut. Son échec est là, sans doute.
Il est resté le professeur qu’il était. Il n’est pas devenu le président que la fonction réclamait.
La Tunisie attendait de lui plus qu’un théoricien qui lui répète jusqu’à la lassitude ce qui ne va pas.
Elle attendait quelqu’un qui sache s’adapter aux réalités de sa société, proposer des solutions réalistes et fédérer les meilleures compétences autour des projets.
Saïed a profondément changé les institutions. Reste la question qui dérange : lui, a-t-il changé assez pour exercer le pouvoir qu’il s’est donné ?
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