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Une liberté n’est jamais définitivement acquise

De la pandémie au 25 juillet tunisien : comment l’urgence a préparé les renoncements

La pandémie de Covid-19 a préparé les esprits au 25 juillet 2021. Cette hypothèse mérite qu’on s’y arrête. À première vue, tout oppose les deux événements : d’un côté, un virus qui nous enferme chez nous ; de l’autre, un président qui promet de délivrer le pays d’une classe politique discréditée, avant de concentrer tous les pouvoirs entre ses mains. Pourtant, une même question les traverse : jusqu’où sommes-nous prêts à renoncer à nos libertés lorsque la peur, l’épuisement et la défiance nous font perdre confiance dans les institutions ?

Certes la pandémie n’a pas, à elle seule, provoqué le 25 juillet, mais elle a contribué à banaliser l’exception, la décision verticale et l’idée qu’en période de crise, les libertés étaient un luxe. En Tunisie, cette disposition a rencontré une société épuisée, prête à espérer qu’un pouvoir sans entraves viendrait à bout de problèmes accumulés depuis des années.

Pendant la pandémie, nous avons accepté des restrictions que nous aurions difficilement imaginées quelques mois plus tôt. Il fallait nous protéger, protéger les autres, éviter l’effondrement des hôpitaux. Certaines mesures étaient nécessaires, d’autres moins. Cela n’interdit ni d’en examiner les conséquences ni de s’interroger sur les atteintes aux libertés qu’elles ont entraînées.

À chaud, questionner ces décisions pouvait passer pour de l’inconscience ; demander des garanties, pour un refus de la solidarité. L’urgence semblait suffire à justifier l’autorité. Mais il s’est passé quelque chose de plus profond dans notre inconscient : après dix années de liberté, de chaos, diront certains, nous avons retrouvé des réflexes (un confort infantilisant) que nous pensions révolus. Le pouvoir décide, la société s’incline et les libertés peuvent attendre.

En Tunisie, cette évolution a pris une dimension politique particulière

À l’été 2021, le pays était à bout de souffle. La pandémie frappait durement, les hôpitaux étaient sous pression et la campagne de vaccination connaissait des ratés spectaculaires. Le gouvernement semblait dépassé. À cette détresse sanitaire, prévisible pour qui connaissait l’état du système de santé, s’ajoutaient des années de blocage politique, de difficultés économiques et de promesses déçues. Le mélange était explosif.

Le 25 juillet, Kaïs Saïed, au prix d’une interprétation toute personnelle de l’article 80 de la Constitution, a limogé le chef du gouvernement et gelé les activités du Parlement. Il ne s’agissait pas seulement de changer de gouvernement ou de mettre fin à une crise politique : les centres de pouvoir allaient être déplacés.

Les institutions représentatives étaient marginalisées, tandis que la décision se concentrait autour d’un président qui s’appuyait sur les forces de l’ordre et l’armée. Un homme seul au sommet, mais soutenu par les appareils qui détiennent les moyens de la puissance publique. Une partie de la population a applaudi. Dans les faits, il s’agissait d’une sorte de restauration qui marque le retour à l’ancien système. Le tout enrobé, comme il se doit, de slogans révolutionnaires.

Il serait trop facile de reprocher aujourd’hui à ceux qui l’ont applaudi de s’être trompés. Beaucoup voulaient simplement que les choses changent. Ils en avaient assez des querelles, des arrangements et de l’impuissance politique. Ils ont voulu croire qu’un homme soutenu par les forces de l’ordre et l’armée remettrait l’État en marche, sans se poser de questions sur ses aptitudes à diriger seul un pays, sans fixer de limites ni de délais à ce qui n’aurait dû être qu’une exception.

Quand l’exception devient la règle, les libertés reculent

C’est là que le rapprochement avec la pandémie prend tout son sens. Quand les institutions déçoivent, quand la peur se mêle à la colère et que l’avenir paraît bouché, la décision verticale prend les allures d’une délivrance. On ne demande plus seulement au pouvoir d’agir : on lui demande de trancher, de passer outre, de ne plus perdre de temps avec les procédures et les oppositions. Les règles et les contre-pouvoirs, indispensables hier, deviennent soudain encombrants.

L’article 80 prévoyait des garanties précises, notamment le maintien du Parlement en session permanente. Elles n’étaient pas de simples formalités. Elles rappelaient que, même dans la crise, le pouvoir a des limites. La promesse de rupture a pourtant été suivie du démantèlement progressif des institutions démocratiques construites depuis 2011. Plus de cinq ans après, les difficultés économiques et sociales persistent. Gouverner seul ne résout rien par magie et ne dispense jamais de rendre des comptes.

Ceux qui sont descendus dans la rue pour célébrer le 25 juillet ne souhaitaient pas tous abandonner leurs libertés. Ils ont peut-être oublié qu’il est bien plus facile de remettre le pouvoir à un seul homme que de le lui reprendre, surtout lorsque les contre-pouvoirs ont été neutralisés et que les instruments de l’État se retrouvent placés au service d’un pouvoir concentré.

Contrairement à ce que l’on veut nous faire admettre, la liberté n’est ni un luxe réservé aux périodes tranquilles ni un cadeau que l’État accorde à la société lorsqu’il le juge opportun. C’est un droit inaliénable. Elle ne dépend pas de la bonne volonté des gouvernants et ne devient pas facultative lorsque les temps sont difficiles. L’État n’accorde pas la liberté : il doit la respecter et la protéger.

La liberté est la règle et les restrictions doivent donc rester l’exception : nécessaires, proportionnées, contrôlées et limitées dans le temps. Ce n’est pas aux citoyens de justifier leur désir de liberté, mais au pouvoir de justifier toute atteinte à celle-ci.

Or, nous avons parfois le sentiment de vivre exactement l’inverse. L’exception se banalise, les contrôles s’étendent, les décisions se concentrent. À force de durer, ce qui devait être provisoire finit par paraître normal. Les libertés restent inscrites dans les textes, mais leur exercice dépend de plus en plus de la tolérance de ceux qui gouvernent.

Rester vigilant ne signifie pas empêcher l’État d’agir. C’est lui rappeler qu’il n’est pas propriétaire de nos droits. La justice indépendante, le Parlement, la presse libre et le droit de contester ne sont pas des obstacles à l’action publique : ils empêchent que celui qui décide devienne aussi celui qui fixe seul les limites de son pouvoir.

La pandémie nous laisse une question ; le 25 juillet tunisien lui donne une portée politique brutale : pourquoi avons-nous cru qu’un homme déciderait mieux pour nous dès lors qu’il n’aurait plus à rendre de comptes ? Et comment reprendre ce que nous avons cédé ?

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