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Hasbara : comment Israël prépare les esprits à la guerre

De « la terre sans peuple » à la lutte contre le terrorisme, des mythes fondateurs aux campagnes numériques, Israël a longtemps dominé la bataille des récits. Gaza en révèle les limites. Reste à savoir ce qui peut s’ouvrir après.

Qibya, ou l’art de nier

Dans la nuit du 14 au 15 octobre 1953, l’Unité 101, commandée par Ariel Sharon, investit le village jordanien de Qibya. Les maisons sont dynamitées, près de soixante-dix habitants meurent, majoritairement des femmes et des enfants. Le monde s’indigne. Israël répond par le déni.

Le 19 octobre, Ben Gourion affirme à la radio que l’armée n’a pas participé à l’opération. Les responsables seraient des colons exaspérés par les violences arabes. Le mensonge vient du sommet de l’État. Il offre à l’opinion internationale un récit plus acceptable : celui de civils à bout de nerfs, plutôt que d’une armée qui punit.

Selon l’historien Benny Morris, la censure et le contrôle des médias maintiennent largement la population dans l’ignorance. Mais Qibya fragilise aussi les soutiens d’Israël aux États-Unis. Isaiah Kenen reconnaîtra que l’affaire a discrédité leur propagande. De cette crise naît pourtant une réorganisation du plaidoyer pro-israélien, dont émergera le futur AIPAC.

Puis le récit se retourne : Sharon et l’Unité 101 deviennent des figures héroïques. Le déni s’efface lorsqu’il cesse d’être utile. La méthode est déjà là : nier, reconstruire le récit, imposer sa version.

Elle se répète. Mohammed al-Durrah, en 2000 : après avoir admis une probable responsabilité, l’armée israélienne se rétracte et sème le doute.

Shireen Abu Akleh, en 2022 : après avoir suggéré des tirs palestiniens, Israël reconnaît une « forte probabilité » de tir israélien, sans poursuites.

À Gaza, les justifications initiales, les aveux tardifs et l’oubli se succèdent.

L’hôpital Al-Shifa est présenté comme un centre de commandement du Hamas, mais les preuves avancées laissent sceptiques de nombreux observateurs.

Une guerre commence bien avant le premier coup de feu

Une guerre commence quand les mots installent une vérité, quand l’histoire se réduit à un récit et que l’adversaire perd jusqu’au droit de raconter sa propre existence. Le jour où les bombes tombent, les esprits ont déjà appris à les regarder tomber.

La Hasbara, cette diplomatie publique qu’Israël présente comme un effort d’explication, en est un instrument essentiel. Son efficacité tient moins à une supposée maîtrise des médias occidentaux qu’à sa capacité d’imposer des cadres de lecture, de rendre certains arguments familiers et d’en reléguer d’autres à la marge.

La mémoire de la Shoah, la culpabilité européenne, la guerre froide et l’alliance américaine ont favorisé la réception du récit israélien. La déclaration Balfour de 1917 et les débats ayant conduit au partage de la Palestine en 1947 témoignent de l’ancienneté de cette bataille diplomatique. En face, les dictateurs arabes, divisés par leurs rivalités et leurs intérêts, ont rarement construit une stratégie commune durable.

En 1948, deux histoires se croisent : pour les Israéliens, la naissance d’un État et la promesse d’un refuge après des siècles de persécutions ; pour les Palestiniens, la Nakba, l’exode et l’expulsion de centaines de milliers de personnes. La souffrance juive a justement trouvé sa place dans la mémoire internationale, tandis que les villages palestiniens disparus, l’exil et le droit au retour sont longtemps restés à la périphérie du récit dominant. Il ne s’agit pas d’opposer deux mémoires, mais de comprendre pourquoi l’une a davantage pesé que l’autre.

Définir l’adversaire, préparer la guerre

La sécurité est au cœur du récit israélien. Les attentats, les roquettes et les massacres du 7 octobre 2023 ont nourri l’image d’un pays assiégé. La menace est réelle et les crimes du Hamas doivent être condamnés sans ambiguïté. Mais elle ne légitime pas toutes les politiques conduites en son nom.

Lorsque la sécurité devient l’unique grille de lecture, l’occupation, la colonisation, le blocus et les droits palestiniens passent au second plan. Le Palestinien cesse d’être un parent, un médecin, un étudiant ou un citoyen privé de droits : il devient une menace potentielle. La présence de combattants parmi les civils finit par jeter le soupçon sur toute une population.

Cette logique se retrouve aussi dans certains discours médiatiques occidentaux. Une étude publiée en 2025 dans Communication, Culture and Critique, portant sur la BBC et CNN durant les premiers mois de la guerre, relève des représentations déshumanisantes des hommes palestiniens et une moindre reconnaissance de leur souffrance. Cette analyse ne permet pas de généraliser à l’ensemble des médias, mais elle souligne le poids des cadrages.

Les mots préparent ainsi le regard. « Terrorisme », « autodéfense », « boucliers humains » : ces termes peuvent désigner des réalités précises, mais leur emploi extensif dispense parfois d’examiner les conséquences des opérations militaires. Présenter l’ennemi comme intrinsèquement dangereux, la négociation comme illusoire et la force comme seule réponse réaliste contribue à rendre la violence acceptable et les victimes civiles moins visibles.

Cela ne suppose ni un plan centralisé ni une opinion occidentale uniformément manipulée. Une stratégie d’influence n’a pas besoin de convaincre tout le monde : il lui suffit de rendre un récit dominant là où se prennent les décisions.

Des moyens considérables, une crédibilité qui s’érode

Campagnes publicitaires, réseaux sociaux, influenceurs, délégations étrangères et outils numériques : la bataille s’est industrialisée. Le budget annoncé pour 2026, de l’ordre de 730 millions de dollars, témoigne de l’importance accordée à ce front.

Mais Gaza met cette stratégie à l’épreuve. Les images de destruction, les témoignages des soignants, les familles déplacées, la famine et les enfants blessés circulent au-delà des circuits traditionnels. Des Palestiniens racontent eux-mêmes leur histoire ; journalistes, humanitaires et juristes confrontent les déclarations aux faits. Le monopole du récit est devenu impossible.

Selon le Pew Research Center, 59 % des adultes américains interrogés en 2025 avaient une opinion défavorable du gouvernement israélien, contre 43 % en 2022. Cela ne signifie ni que toutes les opinions ont basculé ni que la Hasbara a perdu son efficacité. Critiquer un gouvernement israélien n’est pas s’en prendre aux Juifs ; défendre les Palestiniens n’est pas soutenir le Hamas. L’argent achète de la visibilité, pas nécessairement la confiance.

Quand une cause s’abîme elle-même

La Hasbara profite aussi des erreurs de ses adversaires. Une affirmation juridiquement fragile ou un slogan qui simplifie le réel lui permet de détourner le débat des faits vers les excès de ceux qui les dénoncent.

Le terme « génocide » exige notamment une analyse rigoureuse. La Convention de 1948 suppose des actes définis et une intention spécifique de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux. La Cour internationale de justice examine les éléments de preuve selon des critères précis. Cette qualification ne se décrète pas.

Cette exigence n’exonère en rien Israël : aucune armée n’est au-dessus du droit international humanitaire. Mais la rigueur juridique est une arme. Elle évite que le débat sur les destructions et les morts soit escamoté au profit d’une controverse sur le vocabulaire.

La même exigence doit valoir pour les crimes du 7 octobre. L’universalité du droit ne se divise pas selon les auteurs des atrocités.

La solidarité avec la Palestine comporte un autre risque lorsqu’elle transforme le conflit en affrontement absolu entre le bien et le mal. Une cause devient alors une allégorie morale, au détriment des droits concrets des Palestiniens eux-mêmes. Et si l’antisémitisme s’y glisse, la propagande israélienne dispose d’un argument pour disqualifier l’ensemble du mouvement. Défendre les Palestiniens exige de ne lui laisser aucune de ces prises.

Le monde arabe : beaucoup de voix, peu de stratégie

Les gouvernements arabes dénoncent depuis des décennies l’injustice faite aux Palestiniens, sans avoir su convertir cette solidarité en influence politique durable. Rivalités régionales, dépendance envers les puissances occidentales et fossé entre déclarations et actes ont paralysé leurs initiatives.

Les sociétés arabes ne se confondent pourtant pas avec leurs dirigeants. Associations, étudiants, journalistes et militants ont souvent exprimé une solidarité plus constante. Les réseaux sociaux ont permis aux voix palestiniennes d’atteindre directement les opinions mondiales.

L’enjeu n’est pas de fabriquer une propagande inverse, mais de bâtir une parole crédible, fondée sur les faits, l’histoire et le droit international. Documenter les violations, soutenir les journalistes indépendants, traduire les témoignages, constituer des réseaux juridiques et universitaires, former des porte-parole capables d’affronter les questions difficiles : voilà un travail de longue haleine. Il exige aussi de défendre chez soi les principes que l’on réclame à l’extérieur.

La recomposition des alliances offre aux pays arabes une marge de manœuvre. Ils pourraient conditionner la normalisation à un horizon politique palestinien, financer une diplomatie publique crédible et proposer aux chancelleries un plan pour l’après-guerre. Encore faut-il dépasser les communiqués.

Gaza a déplacé la bataille, pas encore gagné la paix

La Hasbara a longtemps imposé un récit dans lequel Israël apparaissait d’abord comme un peuple menacé, tandis que les Palestiniens étaient renvoyés à la question sécuritaire. Ce récit s’appuyait sur des traumatismes réels, mais il a aussi relégué les droits et les souffrances d’un autre peuple.

Gaza en révèle les limites. Les images et les témoignages rendent plus difficile l’effacement d’une réalité humaine. Mais l’indignation ne garantit ni la justice ni des décisions politiques. Une brèche s’est ouverte : aux sociétés occidentales de regarder autrement, aux gouvernements arabes de transformer leurs moyens en action commune, à la société israélienne de choisir ce qu’elle veut être après le traumatisme.

La cause palestinienne est légitime et mérite d’être défendue. Elle ne justifie ni la négation du droit du peuple juif à disposer d’un État ni la culpabilisation collective des Juifs. Réciproquement, la sécurité d’Israël ne peut avoir pour prix la négation des droits nationaux des Palestiniens. Le droit des Juifs à vivre en sécurité n’exige pas l’effacement des Palestiniens ; leur droit à l’autodétermination n’exige pas la disparition d’Israël.

La bataille des récits ne remplace pas celle des armes : elle prépare le terrain où les armes seront jugées. Une puissance peut financer ses relais, façonner ses images et préparer les esprits. Elle ne peut exiger que les faits lui obéissent éternellement, ni soustraire durablement la guerre au regard des hommes.

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