On peut imaginer le soulagement des Tunisiens, en juillet 2021, devant les images d’un Parlement fermé.
Depuis des années, ils entendent les mêmes disputes, voient les mêmes responsables se déchirer, attendent des emplois qui ne viennent pas et constatent que leur vie change peu malgré les promesses.
Ce soir-là, ils se disent peut-être qu’enfin quelqu’un va agir. Que le pays va pouvoir respirer. Que les obstacles vont tomber.
Ils ne souhaitent pas nécessairement voir s’instaurer un régime autoritaire. Ils veulent que quelque chose change. C’est précisément ce qui rend la suite si troublante.
Comment expliquer qu’un peuple qui s’est soulevé en 2011 pour conquérir sa liberté ait pu voir, dix ans plus tard, dans la concentration des pouvoirs une promesse de salut ?
Comment la liberté, conquise au prix de tant de sacrifices, a-t-elle pu paraître moins urgente que le retour à l’ordre ?
La démocratie tunisienne n’a pas seulement été affaiblie par un président décidé à concentrer les pouvoirs. Elle avait aussi perdu, aux yeux de nombreux citoyens, une partie de sa promesse. Les libertés politiques n’avaient pas suffi à apporter la dignité, la justice sociale et un État capable de répondre aux besoins quotidiens.
Le piège fut de croire qu’on pouvait réparer cet échec en se débarrassant des contraintes démocratiques.
Car on peut vouloir la justice et se détourner des libertés ; réclamer un État fort et oublier qu’un État sans limites peut devenir une menace. Le paradoxe tunisien tient peut-être dans cette erreur : croire que la liberté est un droit dont on peut se passer lorsqu’elle bénéficie aux mauvaises personnes.
Quand la démocratie devient le problème
En 2011, les Tunisiens ne réclamaient pas seulement le droit de voter. Ils voulaient du travail, la fin de l’humiliation, davantage de justice et un État qui ne traite plus les citoyens selon leur région, leurs relations ou leur docilité. La démocratie devait donner corps à ces aspirations.
Or, au fil des années, elle s’est trouvée associée aux querelles partisanes, aux gouvernements fragiles, à la corruption persistante et aux promesses économiques non tenues. Les dirigeants de la transition ont leur part de responsabilité. Ils ont trop souvent confondu compromis et arrangements, compétition politique et guerre de positions. Ils n’ont pas su transformer suffisamment l’espoir révolutionnaire en amélioration de la vie quotidienne.
Mais l’échec d’un système ne justifie pas sa destruction. Il devrait conduire à corriger ses défauts, renouveler ses représentants et renforcer ses institutions.
En Tunisie, une autre idée a gagné du terrain : si la démocratie produisait tant de désordre, peut-être fallait-il moins de démocratie.
Élu en 2019 avec près des trois quarts des suffrages exprimés au second tour, Kaïs Saïed a incarné cette promesse de rupture.
Le 25 juillet 2021, il suspend le Parlement et limoge le chef du gouvernement. Le décret du 22 septembre lui permet ensuite de concentrer les pouvoirs. La Constitution de 2014 est progressivement écartée.
Le président présente cette rupture comme une restauration de la souveraineté populaire. Ses adversaires deviennent des traîtres, des comploteurs, des agents de l’étranger. Le désaccord politique se transforme en soupçon d’hostilité envers le pays.
Pourtant, les contre-pouvoirs ne sont pas des privilèges accordés aux politiciens. Ils empêchent précisément un dirigeant élu de devenir propriétaire de la République.
La liberté ne consiste pas seulement à choisir celui qui commande. Elle consiste aussi à pouvoir lui dire non, critiquer ses décisions et espérer le remplacer.
La liberté des autres
En 2013, après les assassinats de Chokri Belaïd et de Mohamed Brahmi, le dialogue national avait permis d’éviter une rupture majeure. Des adversaires avaient accepté de négocier, Ennahdha avait quitté le gouvernement et une Constitution avait été adoptée. Ce compromis n’avait pas effacé les calculs ni les rancœurs. La Cour constitutionnelle prévue par le texte ne vit jamais le jour, faute d’accord politique.
Mais une leçon avait été donnée : on peut se combattre politiquement sans vouloir éliminer l’autre.
Cette capacité s’est ensuite dégradée. Les islamistes ont souvent considéré les modernistes comme des adversaires décidés à les exclure ; une partie des modernistes a vu dans Ennahdha une menace existentielle. Lorsque Saïed a concentré les pouvoirs, certains se sont réjouis de la chute de leurs rivaux, d’autres ont protesté, beaucoup sont restés silencieux.
La responsabilité première du démantèlement institutionnel incombe à ceux qui l’ont décidé et organisé. Mais les divisions ont empêché une défense commune des règles. Chacun pouvait croire que la disparition de son adversaire réglerait le problème.
Les magistrats révoqués, les journalistes poursuivis et les opposants condamnés témoignent aujourd’hui du rétrécissement des libertés.
Dans l’affaire dite du complot contre la sûreté de l’État, de lourdes peines ont frappé des responsables politiques et des avocats. Une répression n’a pas besoin d’emprisonner tout le monde pour modifier le comportement de tous : elle suffit à installer la peur et à pousser les autres au silence.
Lorsqu’on accepte qu’un adversaire perde ses droits, on affaiblit les garanties qui permettront demain de défendre les siens. La liberté de l’autre n’est pas une concession que l’on peut retirer lorsque cet autre nous déplaît. Elle est la condition de notre propre liberté.
Un État fort, mais pour faire quoi ?
Le rejet de la démocratie ne peut se comprendre sans les attentes auxquelles elle n’a pas répondu.
Pour une famille confrontée au chômage, aux pénuries ou à l’indifférence administrative, les querelles constitutionnelles paraissent parfois bien lointaines.
Les libertés ne nourrissent pas à elles seules une famille. Mais leur disparition prive les citoyens des moyens de demander des comptes et d’imposer des changements.
L’alternative n’est donc pas entre un État efficace et une démocratie impuissante. Elle est entre un État capable d’agir sous le contrôle de règles communes et un pouvoir qui prétend incarner seul l’intérêt général, sans accepter d’être contredit.
La Tunisie n’a pas à choisir entre les déceptions de la transition et le pouvoir sans limites qui lui a succédé.
L’opposition ne pourra reconstruire la confiance en promettant simplement le retour au passé. Elle devra répondre aux questions qui ont rendu crédible la rupture de 2021 :
Comment combattre la corruption sans instrumentaliser la justice ?
Comment réduire les inégalités territoriales ?
Comment rendre l’administration efficace et la parole citoyenne réellement utile ?
Défendre la liberté ne signifie pas demander aux Tunisiens d’oublier leurs déceptions. Cela signifie leur rendre le pouvoir de les exprimer, de sanctionner leurs dirigeants et d’exiger des résultats sans craindre de représailles.
Une démocratie qui ne répond pas aux besoins de ses citoyens se fragilise.
Un pouvoir qui les prive des moyens de le contester les condamne à subir ses erreurs.
Quinze ans après la révolution, la question n’est pas de savoir si les Tunisiens sont faits pour la démocratie.
Aucun peuple n’est naturellement destiné à la liberté ou à la soumission. La véritable épreuve consiste à apprendre à perdre une bataille politique sans souhaiter la disparition des règles qui permettent de la rejouer.
En 2011, les Tunisiens ont conquis le droit de dire non au pouvoir. Aujourd’hui, l’enjeu est de préserver ce droit, même lorsque le pouvoir promet de parler en leur nom.
Car la liberté ne se mesure pas au sort réservé à ceux qui nous ressemblent, mais à la place laissée à ceux qui nous dérangent.
La liberté que l’on accepte de retirer aux autres finit toujours par devenir celle qui nous manque.
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