
Le 25 juillet 2021, la Tunisie a applaudi. On a klaxonné dans les rues et crié sa joie. Un sondage donnait au président 87 % d’approbation. Un homme venait de suspendre le Parlement et de rafler tous les pouvoirs, et un peuple fatigué y voyait la fin de la pagaille. Cinq ans ont passé. La parenthèse ne s’est jamais refermée, elle s’est refermée sur ceux qui l’avaient saluée.
Des opposants ont été condamnés dans l’affaire dite du « complot contre la sûreté de l’État », à des peines de 4 à 66 ans en première instance, puis de 5 à 45 ans en appel. Des journalistes sont poursuivis. Les associations s’étiolent faute d’air. La Tunisie occupe la 137e place du classement RSF de la liberté de la presse, alors qu’elle était 72e en 2020. En six ans, elle a perdu soixante-cinq places. Aucun pays ne fait cela par accident.
Faut-il parler de fascisme ? On me répondra que le mot est trop lourd, que les spécialistes préfèrent « autoritarisme » ou « parti-État ». Je comprends cette prudence et je veux d’abord la respecter.
Les historiens qui ont étudié le fascisme, jusque dans ses variantes américaines, refusent d’en faire une simple invective. Ils y voient un projet populiste et ultranationaliste, qui promet une renaissance nationale, se nourrit de la peur du déclin et assume la violence lorsque le moment vient. Ils ajoutent une règle que tout analyste devrait graver sur son bureau : le fascisme ne se déclare pas. Il se rebaptise. Il se dit « nationalisme », « souveraineté », « assainissement ». Il faut donc le juger sur ce qu’il fait, jamais sur ce qu’il prétend.
Qu’en est-il en Tunisie ?
Appliquons cette règle à Tunis. Que promet le pouvoir ? Une renaissance, celle d’un peuple authentique, purgé de ses traîtres. De quoi se nourrit-il ? De la peur du déclin, de la « décennie noire », des « lobbies », des ennemis de l’intérieur qu’on ne nomme jamais tout à fait. De quoi se pare-t-il ? De la Constitution, de la légalité, de la souveraineté nationale. Le fascisme n’a jamais triomphé qu’en se drapant dans le drapeau de la nation. Le nôtre a trouvé ses propres drapeaux.
Voilà ce qui rend la chose redoutable. Ce pouvoir ne piétine pas simplement la loi : il l’emploie. Kaïs Saïed est un maître-assistant en droit public. Il a dénoncé jadis l’état d’urgence comme inconstitutionnel, puis il a gouverné par décret. Il a fait voter une Constitution à sa mesure et un décret-loi contre les « fausses informations ». Au nom de la vérité, on a fabriqué le délit d’opinion. Au nom de la sûreté de l’État, on a fabriqué des conspirateurs.
Regardons comment on réprime les idées. On commence par le soupçon : celui qui critique n’est pas un adversaire, c’est un agent, un complice de l’étranger. On poursuit par le droit : on n’emprisonne pas une opinion, on poursuit un « trouble », une « rumeur », une « atteinte ». On termine par le silence : un chef d’État qui n’a accordé aucune interview à la presse depuis 2019 n’a pas besoin de censeur, il est lui-même le grand muet et l’unique voix autorisée. La dissidence devient une déloyauté. La déloyauté devient un crime. Le crime appelle quarante-cinq ans de prison.
Le monde traverse une période noire. D’un continent à l’autre, les pouvoirs fascisants s’empruntent des slogans, des symboles et des gestes. On le constate de Budapest à New Delhi, de Washington à Tunis, chaque dirigeant adapte ce catalogue à son folklore. La grammaire demeure.
Elle repose sur plusieurs réflexes qui, pris séparément, ne suffisent pas à définir un régime fasciste, mais dont l’assemblage est révélateur.
Le premier est le nationalisme aveugle. Toute critique extérieure devient une ingérence, toute ONG un cheval de Troie. Le monde entier a tort, et seul le chef a raison. La souveraineté, qui devrait protéger un peuple, devient un bouclier contre toute contestation.
Vient ensuite l’homme providentiel. La déception démocratique nourrit l’attente d’un sauveur, tandis que le Parlement, les partis, les médias, la société civile, les ONG, tous les corps intermédiaires sont perçus comme autant d’écrans entre le peuple et son chef.
Le pouvoir prétend rétablir un lien direct avec le peuple, mais ce lien exige bientôt que personne ne s’interpose, ne discute ou ne contredise. Le désaccord est vécu comme une fracture, la critique comme une trahison et l’opposant comme un diviseur. L’unanimité devient une vertu, le pluralisme un soupçon.
Cette logique s’accompagne d’une pensée complotiste. Toute difficulté aurait un coupable caché, étranger ou local. Les pénuries, les échecs et les blocages ne seraient plus les conséquences de choix politiques ou de défaillances de l’État, mais les manifestations d’un sabotage organisé. Le récit du « complot » ne tombe pas du ciel : il rencontre une demande.
Les ressorts d’une dérive fascisante
Le deuxième ressort est le primat de la sécurité et de la punition. Dans un pays marqué par le terrorisme et la crise économique, l’ordre semble plus urgent que la liberté, désormais considérée comme négociable. Face à l’insécurité, la sévérité l’emporte sur la prévention ; la sanction paraît plus rassurante que la recherche des causes. La peine de mort trouve ainsi son public, comme dans beaucoup de sociétés. La Tunisie observe un moratoire de fait depuis 1991, mais les tribunaux continuent de prononcer des condamnations à mort, et le chef de l’État n’a jamais caché sa faveur pour la peine capitale. La liberté devient une faveur accordée aux obéissants, retirée au nom d’une menace qui ne manque jamais.
Le troisième ressort est la désignation de ceux qui n’appartiendraient pas pleinement à la communauté nationale ou morale. En Tunisie, les homosexuels restent exposés à la répression prévue par l’article 230 du Code pénal. En février 2023, les migrants subsahariens ont été désignés comme un péril démographique, dans un discours suivi d’agressions et d’expulsions. Le « grand remplacement » n’a pas de passeport. À cette exclusion s’ajoute une police des mœurs qui ne vient pas toujours de l’État : la surveillance du corps des femmes, de la sexualité et de la conformité morale s’exerce aussi dans les familles et les voisinages.
Ces traits sont ambivalents. Aucun n’est fasciste en soi, et beaucoup relèvent de l’anxiété sociale ordinaire. Ils deviennent fascisants lorsqu’un pouvoir les organise en système : il désigne l’ennemi, promet la purification et institue la peur. C’est la différence entre un terrain et un régime.
Mais il faut regarder ce terrain sans mépris. Je ne pense pas que les Tunisiens partagent majoritairement les idées fascistes. Les chiffres interdisent cette simplification. En 2022, 53 % d’entre eux jugeaient la démocratie préférable à toute autre forme de gouvernement, tandis que 28 % se disaient indifférents au régime et 18 % estimaient qu’un pouvoir non démocratique pouvait parfois valoir mieux. En 2020, la moitié environ rejetait encore le pouvoir d’un homme fort. Ce n’est pas l’adhésion : c’est l’ambivalence.
La déception démocratique a pourtant fait de la nostalgie de l’ordre une ressource politique. La part des Tunisiens qui considéraient que le pays n’était « pas une démocratie » avait déjà doublé depuis 2015. Un peuple épuisé attend un sauveur. Il se méfie des partis, du Parlement, des médias, de tout ce qui s’interpose entre lui et le chef. Il vit le désaccord comme une fracture et la critique comme une trahison. Il cherche, derrière chaque pénurie, un coupable caché. Il tient son voisin, sa sœur et sa fille sous une surveillance morale que l’État n’a même pas besoin d’exercer. Il confond parfois la sévérité avec la justice, et l’ordre avec la liberté.
Aucun de ces traits n’est fasciste en soi. Beaucoup relèvent de l’anxiété d’un peuple qui a traversé le terrorisme, la crise économique et dix ans de promesses trahies. Mais ils deviennent fascisants le jour où un pouvoir les prend en charge et les organise. Il désigne l’ennemi, promet la purification et institue la peur. Ce n’est pas le peuple tunisien qui est fasciste, c’est le fascisme qui sait où frapper.
Une histoire politique qui n’a jamais rompu avec l’autoritarisme
Il serait commode de n’y voir que l’œuvre d’un homme. Ce serait aussi faux que confortable. Le Néo-Destour a phagocyté l’État dès l’indépendance. Le parti unique date de 1963. Bourguiba s’est fait président à vie en 1975. Ben Ali a hérité de l’échafaudage et en a fait une architecture. Les syndicalistes, les étudiants, la gauche, les islamistes : chaque génération a eu ses prisons, et chaque pouvoir les a trouvées déjà construites.
L’appareil de l’Etat a une mémoire infaillible et les réflexes ne disparaissent pas par miracle. Les idées autoritaires ne meurent pas avec leurs fondateurs. Elles se recomposent et attendent la crise suivante, puis la grande fatigue d’un peuple qui préfère l’ordre à la liberté.
L’histoire tunisienne ne protège donc pas le pays contre ce qui se joue aujourd’hui. Elle permet aussi d’en comprendre les ressorts.
Alors, quel nom donner à cela ? Je n’ai pas besoin de trancher d’un mot. Autoritarisme populiste, si l’on veut la prudence des universitaires. Légalisme répressif, si l’on veut décrire la méthode. Libéralisme plébiscitaire, si l’on veut nommer la façade. Fascisation, si l’on veut dire ce qui compte : un processus, non un état. Une pente que l’on descend par petites étapes, en se jurant à chacune qu’on s’arrêtera là.
Les Américains ont longtemps cru à leur exception, au fameux « impossible ici ». Nous avons notre propre mythe, celui de l’exception tunisienne, du seul pays que le Printemps arabe aurait sauvé. Il nous a fait dormir. Nous nous sommes crus protégés par notre histoire, alors que notre histoire est la matière même dont ce régime est fait.
L’actualité nous le démontre quotidiennement, la démocratie n’a jamais été un état naturel en Tunisie ou ailleurs. Elle a été une conquête, c’est-à-dire un effort. Et un effort se reperd comme il s’est gagné : par des gestes, des silences, des applaudissements.
Ceux de juillet 2021 devraient nous poursuivre longtemps.
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