Le passé qui ne passe pas

Dans la mémoire du père d’Emmanuelle Saada, il y a une gare de Tunis. Des policiers français y poussent à coups de trique des hommes, des femmes et des enfants vers un train. On nous demande aujourd’hui de « tourner la page ». Mais comment tourner une page qui continue de s’écrire ?

La colonisation ne s’est pas achevée avec les drapeaux descendus. Elle a changé de méthode, parfois de vocabulaire, rarement de logique. Au lendemain de 1945, alors que le mot « émancipation » gagnait du terrain, les empires tentaient de se réinventer. Plans de développement, promesses de citoyenneté, investissements massifs : il ne s’agissait pas encore de partir, mais de réorganiser la domination. Le plan de Constantine, lancé en 1958, en pleine guerre d’Algérie, en fut une illustration. Les indépendances sont souvent arrivées lorsque le maintien de l’empire était devenu trop coûteux, politiquement et militairement, non lorsque les puissances coloniales avaient soudainement reconnu l’injustice de leur entreprise.

Et qui avait payé jusque-là ? Les chiffres ont de quoi déranger les consciences. De 1870 à 1960, l’empire n’aurait coûté à la France que 0.5 % de son revenu national par an. En Afrique-Occidentale française, les transferts de l’État français ne représentaient que 0.1 % de ses dépenses. Les populations colonisées finançaient leurs routes, leurs chemins de fer et jusqu’au fonctionnement d’une administration chargée de les gouverner. Elles payaient, en somme, leur propre domination. Voilà ce qu’il faudrait aussi inscrire au bilan des prétendus « bienfaits » de la colonisation.

En 2005, certains ont pourtant voulu graver dans la loi la reconnaissance des « effets positifs » de la présence française outre-mer. Le Conseil constitutionnel a finalement censuré cette disposition. La nostalgie coloniale, elle, n’a pas été censurée.

Car l’héritage ne se réduit ni aux monuments ni aux souvenirs. Il est inscrit dans les frontières tracées sur des cartes, dans les catégories administratives imposées aux populations, dans les identités que le pouvoir colonial a figées et parfois fabriquées. Des appartenances transformées en cases, puis en lignes de fracture. Au Rwanda, l’administration coloniale a contribué à rigidifier les catégories hutu et tutsi, avant que celles-ci ne soient instrumentalisées dans la tragédie génocidaire. En Algérie, le décret Crémieux de 1870 a accordé la citoyenneté française aux juifs algériens, tandis que les musulmans en restaient exclus. Une séparation politique et juridique que certains voudraient aujourd’hui faire passer pour une opposition inscrite dans la nature des peuples. Cet « atavisme » a pourtant une histoire, une date et une signature administrative.

L’héritage le plus profond est peut-être ailleurs : dans la conception même de l’État. Une machine faite pour commander davantage que pour servir, pour administrer les populations plutôt que pour reconnaître des citoyens. Certains historiens ont ainsi parlé du « code génétique » de l’État colonial transmis aux États africains indépendants. En Tunisie, nous en connaissons les manifestations : le citoyen qui quémande au guichet ce qu’il devrait pouvoir exiger, l’administration qui se comporte en propriétaire de la puissance publique, le pouvoir qui confond encore autorité et autoritarisme.

Mais regarder l’histoire en face oblige aussi à sortir du confort de l’accusation. Les colonisés n’ont jamais été de simples spectateurs de leur propre histoire. Ils ont résisté, négocié, contourné, détourné. Et les dirigeants des États indépendants ne peuvent éternellement se défausser sur leurs prédécesseurs. Ils ont hérité d’un plat fêlé, encombré de « saletés » coloniales, écrivait l’historien Basil Davidson. Mais beaucoup ont préféré le conserver. Il leur était bien utile pour gouverner.

Reconnaître cet héritage n’est ni se flageller ni absoudre les responsabilités présentes. C’est comprendre ce qui, dans nos institutions et nos rapports au pouvoir, continue de nous enfermer. La colonisation ne saurait tout expliquer, mais son histoire ne peut être déclarée close par décret.

Le véritable enjeu n’est pas de rester prisonniers du passé. C’est de cesser de lui obéir sans même nous en rendre compte. Car une indépendance politique ne garantit pas, à elle seule, l’émancipation des esprits et des institutions. Et ce que nous refusons aujourd’hui de regarder en face, nous risquons de le transmettre demain à nos enfants.

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