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La Tunisie, ou comment mourir démocratiquement

Il y a quinze ans, un peuple debout chassait un dictateur. Trois ans plus tard, il se donnait une Constitution saluée comme l’une des plus avancées du monde arabe. La démocratie tunisienne était fragile, brouillonne, imparfaite. Elle était vivante. Elle n’est plus aujourd’hui qu’un décor : des urnes qui sonnent creux, des tribunaux qui obéissent, un Parlement qui acquiesce.

Personne n’a envoyé les chars. C’est le paradoxe de notre temps, que Steven Levitsky et Daniel Ziblatt ont démonté dans La mort des démocraties : les démocraties ne meurent plus sous les bottes, elles meurent par les urnes, de la main de ceux qu’elles ont élus. Chaque mesure paraît mineure. Chacune porte le vernis de la légalité. Aucune, prise seule, ne sonne le glas. Puis, un matin, l’arbitre porte le maillot de l’équipe qu’il est censé juger.

Quatre signaux, un seul homme

Les deux politologues ont dressé la liste des signaux qui permettent de reconnaître un autocrate avant qu’il ne le soit. Il rejette, en actes ou en paroles, les règles du jeu démocratique. Il dénie à ses adversaires toute légitimité. Il tolère ou encourage la violence. Il rogne les libertés de l’opposition et de la presse. Un seul de ces signaux doit alerter. Appliquons la grille à Kaïs Saïed.

Il arrive en 2019, élu par près de trois électeurs sur quatre, sans parti, sans passé, avec pour seul programme une formule : rendre le pouvoir au peuple. Professeur de droit constitutionnel, il est le candidat de la lassitude, celle d’une population épuisée par la corruption, par les querelles entre islamistes et modernistes, par une économie à genoux. Les auteurs connaissent ce profil : l’outsider populiste, qui jure de balayer des élites corrompues et que les contre-pouvoirs exaspèrent très vite. C’est celui d’Alberto Fujimori, élu au Pérou en 1990 sans appareil, insultant les juges et les parlementaires, puis dissolvant le Parlement en avril 1992. Il lui avait fallu moins de deux ans pour passer de la surprise électorale à la tyrannie.

Le premier signal s’allume le 25 juillet 2021. Au cœur d’une vague meurtrière de Covid et d’une crise économique, Saïed invoque l’article 80, limoge le chef du gouvernement, gèle le Parlement et lève l’immunité des députés. Or ce même article exige que l’Assemblée demeure en session permanente. Le président suspend donc ce que le texte lui ordonne de préserver. Le 22 septembre, un décret lui attribue le pouvoir législatif et met la Constitution entre parenthèses. Le rejet des règles n’a même plus besoin de se déguiser.

Le deuxième signal est dans sa bouche. Ses adversaires sont des traîtres, des comploteurs, des agents de l’étranger. Chez lui, le vocabulaire du complot n’est pas une figure de style : il prépare le procès.

Le troisième est le moins net, et l’honnêteté commande de le dire. Saïed n’a ni milice, ni bande armée. Mais son discours du 21 février 2023 sur les « hordes » de migrants subsahariens a été suivi d’une vague d’agressions contre des Noirs africains. Qui désigne un ennemi intérieur sait ce que la rue en fera.

Le quatrième est écrit en toutes lettres dans le droit. Le décret-loi 54, pris en septembre 2022, criminalise la « diffusion de fausses informations ». Journalistes, avocats et blogueurs en font les frais. Un texte vague, un pouvoir souverain pour dire ce qui est faux : la recette est connue.

Les arbitres d’abord

Levitsky et Ziblatt filent la métaphore du match. Pour gagner sans jouer franc, il faut d’abord s’assurer de l’arbitre. Alors la justice, la police, le fisc, les autorités de régulation cessent de protéger les règles et servent le gouvernement : ils frappent les adversaires, épargnent les amis, appliquent la loi à la carte.

En Tunisie, la séquence est d’un classicisme presque scolaire. En février 2022, le Conseil supérieur de la magistrature est dissous. En juin, cinquante-sept magistrats sont révoqués d’un trait de plume, sans procédure équitable. Entre-temps, l’instance électorale a été remaniée par décret, ses membres désormais choisis par le président. L’épreuve de vérité vient en septembre 2024. Le Tribunal administratif ordonne la réintégration de trois candidats écartés de la présidentielle. L’instance électorale refuse d’obéir. Quelques jours avant le scrutin, le Parlement retire au Tribunal sa compétence sur le contentieux électoral. Quand l’arbitre siffle contre le pouvoir, on lui retire le sifflet.

Les joueurs vedettes sur la touche

Une fois les arbitres acquis, on écarte les meilleurs joueurs. Les autocrates d’aujourd’hui ne fusillent plus : ils judiciarisent. Ayachi Zammel, l’un des trois candidats retenus pour la présidentielle de 2024, est arrêté en pleine campagne et condamné, dans plusieurs procès pour faux parrainages, à plus de treize ans de prison. En avril 2025, après trois audiences et sans plaidoiries, un tribunal de Tunis condamne une quarantaine d’opposants, d’avocats et d’anciens ministres dans l’« affaire du complot », jusqu’à soixante-six ans de réclusion. En appel, fin novembre, les condamnations sont confirmées, de cinq à quarante-cinq ans. Ahmed Néjib Chebbi, un demi-siècle d’opposition aux dictatures, figure parmi les condamnés. Rached Ghannouchi, lui, a écopé de vingt-deux ans en février 2025, puis de quatorze en juillet.

L’effet recherché dépasse les condamnés. Les autres se taisent, se retirent, rentrent chez eux. L’opposition se dégonfle sans que le pouvoir ait eu à violer une seule règle : les règles, c’est lui qui les écrit.

Réécrire la partie, au nom du bien commun

Dernier acte : verrouiller le jeu. Le livre fournit encore le patron. On modifie la Constitution et la loi électorale « dans l’intérêt général », et l’on s’assure ainsi des décennies de tranquillité. Orbán l’a fait en Hongrie, le parti dominant malaisien avant lui. Saïed y met sa touche : une consultation nationale sans débat, puis une Constitution adoptée en juillet 2022 par un référendum que moins d’un électeur sur trois a jugé utile de fréquenter, et qui consacre un exécutif sans contrepoids. Les législatives suivantes mobilisent à peine un électeur sur dix. La présidentielle de 2024 donne à Saïed plus de 90 % des voix, pour une participation de 28,8 %. Un score stalinien, une salle vide.

Le plus troublant tient au prétexte. Les auteurs le répètent : la subversion avance presque toujours sous le drapeau de la défense de la démocratie. Lutte contre la corruption, assainissement des institutions, sécurité nationale, sauvetage de l’État. Saïed n’a jamais dit qu’il voulait être dictateur. Il a dit qu’il voulait nettoyer, corriger, protéger. Les crises font le reste : Fujimori vit sa popularité grimper après son coup de force, et une partie des Tunisiens applaudit le 25 juillet. Faire passer la destruction de la démocratie pour un acte de salubrité publique, c’est le génie sinistre de l’entreprise.

Les gardiens ont déserté

Il serait confortable de tout mettre au compte d’un seul homme. Levitsky et Ziblatt l’interdisent. L’histoire qu’ils racontent est presque toujours la même : l’autocrate passe parce que les gardiens ont laissé passer. Ces gardiens, ce sont les partis. Leur devoir tient en quelques gestes : écarter de leurs listes les candidats au potentiel autoritaire, refuser toute alliance avec eux, ne jamais contribuer à les rendre respectables, et, quand le danger devient réel, s’unir avec leurs pires adversaires pour le battre. Les Belges l’ont fait contre Degrelle, les Finlandais contre le mouvement de Lapua. Les Tunisiens ne l’ont pas fait.

Sous les institutions, il y a les mœurs. Les deux auteurs en retiennent deux. La tolérance mutuelle : reconnaître à l’adversaire le droit d’exister, de briguer le pouvoir et de l’exercer. La retenue institutionnelle : renoncer à user de toutes ses prérogatives, même quand la loi le permet, parce que l’esprit des règles l’interdit. Pendant quelques mois, entre 2013 et 2014, la Tunisie a offert au monde l’exemple de la première. Deux assassinats politiques, un pays au bord de la rupture, et pourtant un dialogue national, des islamistes qui acceptent de quitter le pouvoir, des adversaires qui s’asseyent à la même table. Le prix Nobel de la paix 2015 couronna cette grâce rare.

Elle n’a pas duré. Les islamistes voyaient dans les modernistes des ennemis de la foi. Les modernistes voyaient dans les islamistes des ennemis de la République. Chacun traitait l’autre d’illégitime, et chacun s’étonnera plus tard qu’un homme seul ait pu en tirer parti. La retenue s’est effondrée avec la tolérance. La Constitution de 2014 prévoyait une Cour constitutionnelle ; sept ans plus tard, elle n’existait toujours pas, parce que personne ne voulait d’un arbitre. En janvier 2021, le président refuse de recevoir les ministres fraîchement investis, paralysant l’État au nom de ses prérogatives. Au Parlement, des députés s’insultent et en viennent aux mains. Quand Saïed invoque l’article 80, aucune juridiction ne peut lui répondre, et la population, écœurée, a cessé de croire que quelqu’un puisse le faire.

Au moment du coup de force, les gardiens étaient divisés, discrédités ou complaisants. Les uns applaudirent, les autres se turent ; l’UGTT elle-même accorda d’abord son crédit. Les modernistes se réjouirent de voir tomber Ennahdha, Ennahdha cria au coup d’État sans que personne ne lui répondît. Chacun regarda tomber le voisin en se disant que son tour ne viendrait pas. Il est venu. Islamistes et laïques, libéraux et nationalistes se retrouvent aujourd’hui devant les mêmes juges, dans les mêmes dossiers. Ils n’ont pas su s’unir pour défendre la démocratie ; le pouvoir les a unis dans le box.

Reste-t-il quelque chose à sauver ?

On pourrait se résigner. Dire que la Tunisie n’était pas prête, que ce peuple n’est pas fait pour la démocratie. Ce serait insulter ceux qui, en 2011, sont descendus dans la rue réclamer la dignité. Ce serait aussi mal lire le livre de Levitsky et Ziblatt, qui n’est pas un traité de fatalisme : des démocraties fragiles ont survécu, en Belgique, en Finlande, parce que leurs élites ont préféré le pays à leur parti.

La résistance existe. Des avocats plaident encore contre l’arbitraire, des journalistes écrivent malgré les menaces, des syndicalistes défilent, des familles de détenus réclament leurs proches. Mais la résistance isolée ne suffit pas. Il y manque ce que le livre appelle la distanciation, et ce que la politique tunisienne a désappris : la capacité de s’allier avec ceux qu’on a longtemps tenus pour des ennemis, au nom de ce qui est plus grand que soi. Les auteurs ajoutent un avertissement : l’opposition qui répond à l’illégalité par l’illégalité offre au pouvoir le prétexte rêvé. Le combat doit rester dans le droit, même quand le droit est confisqué.

Les partenaires de la Tunisie portent aussi leur part. L’Europe a signé en juillet 2023 un mémorandum avec un homme dont elle savait parfaitement ce qu’il était, parce qu’il promettait de garder ses frontières. Elle a préféré ses frontières à ses principes. Ce silence-là aussi se paie.

L’histoire ne se répète pas, mais elle rime. Les démocraties meurent quand leurs gardiens se couchent ; elles ne renaissent que lorsque les rivaux se reconnaissent. Tant que la Tunisie n’aura pas retrouvé ses garde-fous, elle ne sera qu’une démocratie de façade. Et les façades, un jour ou l’autre, s’effondrent. Encore faut-il que quelqu’un ait gardé les plans de la maison.

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