
En cette veille du 13 août, la Tunisie s’apprête à célébrer le soixante-dixième anniversaire de son Code du statut personnel.
Soixante-dix ans déjà. Et, avec eux, une question que nous évitons soigneusement de poser : pourquoi nous sommes-nous arrêtés en si bon chemin ?
Car il faut le reconnaître, même ceux qui contestent encore certaines de ses avancées peinent à nier ce que la Tunisie a accompli en 1956, quelques mois seulement après son indépendance. L’abolition de la polygamie, l’instauration du divorce judiciaire, la protection juridique de la famille : autant de décisions qui ont placé le pays en avance sur son temps et l’ont distingué aux yeux du monde arabe, musulman et même occidental dans une certaine mesure.
Mais un héritage ne devrait pas être seulement célébré. Il devrait nous obliger.
Ce qui était audacieux en 1956 ne l’est plus nécessairement en 2026. Une société qui change doit accepter de faire évoluer les règles qui l’organisent. Et lorsqu’un pas essentiel n’a pas été franchi hier, rien ne justifie qu’il demeure interdit de le franchir aujourd’hui.
C’est là que subsiste l’une des grandes contradictions de notre droit : à rang égal, en matière successorale, la femme continue de recevoir la moitié de la part de l’homme.
On peut chercher toutes les justifications théologiques, historiques ou juridiques possibles. Une chose demeure : derrière une règle abstraite, il y a des femmes bien réelles, des familles bien réelles et des conséquences bien réelles.
Et c’est précisément pour cela qu’il faut continuer d’en parler.
Ce que le temps ne change pas
Chaque 13 août, la même discussion ressurgit, presque intacte, comme un objet que l’on ressort du même tiroir. On pourrait finir par s’en lasser. Se demander à quoi bon raviver une question devenue polémique. Pourquoi continuer à écrire sur une injustice dont nous connaissons déjà les arguments, les objections et les résistances ?
Parce qu’une injustice ne devient pas juste simplement parce qu’elle a duré.
Une règle de droit ne vieillit pas comme une vieille photographie : elle continue de produire des effets tant qu’elle demeure en vigueur.
C’est tout le paradoxe tunisien.
Nos mères, nos sœurs et nos filles étudient, travaillent, entreprennent, dirigent, soignent, enseignent, créent de la richesse et prennent en charge leurs parents âgés. Elles participent pleinement à la vie économique et sociale. Elles subviennent souvent aux besoins de leurs familles et assument des responsabilités qui, hier encore, étaient considérées comme exclusivement masculines.
Et pourtant, au moment de transmettre le patrimoine familial, une règle demeure fondée sur une distinction de sexe.
La société a changé. La règle, elle, est restée.
C’est cette discordance que nous devons avoir le courage de regarder en face.
Un héritage n’est jamais seulement une somme d’argent
Réduire la question successorale à un duel entre un frère et une sœur, chacun devant défendre sa part devant un notaire, c’est ne voir que la première case d’un échiquier beaucoup plus vaste.
Un héritage est un capital de départ.
C’est une maison dans laquelle on peut vivre. Une terre que l’on peut exploiter. Un bien que l’on peut vendre ou mettre en garantie pour financer des études, créer une entreprise ou affronter un accident de la vie.
Lorsqu’une femme reçoit moins, ce n’est donc pas seulement son patrimoine personnel qui est réduit. C’est aussi le patrimoine de ses enfants qui commence avec un handicap.
L’inégalité successorale peut ainsi devenir une inégalité transmise.
La femme qui dispose de moins de patrimoine dispose de moins de sécurité. Elle transmet moins à ses enfants. Ceux-ci commencent leur vie avec moins de ressources, moins de garanties, moins de possibilités.
Et le cercle recommence.
La question successorale est donc beaucoup plus vaste qu’une querelle entre tradition et modernité. Elle touche à la pauvreté, à l’autonomie économique, à la transmission du patrimoine et, finalement, à l’égalité des chances.
Quand l’inégalité finit par coûter cher à toute la société
Il existe une autre raison, peut-être plus pragmatique encore, de regarder cette question autrement.
Une société ne s’appauvrit pas seulement lorsqu’elle produit moins. Elle s’appauvrit aussi lorsqu’elle empêche une partie de ses citoyens de disposer pleinement des ressources auxquelles ils pourraient avoir accès.
En Tunisie, les femmes participent massivement au travail agricole familial alors qu’elles restent très minoritaires parmi les propriétaires fonciers. Elles travaillent la terre, contribuent à sa production, parfois en assurent même la survie, mais ne disposent pas toujours du même pouvoir patrimonial sur ce qu’elles ont contribué à faire fructifier.
Le problème n’est donc pas seulement moral.
Il est économique.
Une femme qui possède un patrimoine dispose de davantage de liberté pour entreprendre, investir, se loger, protéger ses enfants ou affronter les accidents de la vie. Une femme privée d’une partie de ce patrimoine est davantage dépendante.
L’égalité successorale ne serait donc pas une faveur accordée aux femmes.
Ce serait un investissement dans une société plus solide.
Et parfois, l’héritage que l’on reçoit est aussi celui que l’on transmet
Il y a enfin ce que les statistiques ne racontent pas toujours : les blessures familiales.
Des fratries qui se déchirent pour une maison. Des terres morcelées jusqu’à devenir économiquement inutilisables. Des biens vendus parce qu’aucun accord n’est possible. Des veuves ou des mères seules qui découvrent, au moment où elles auraient le plus besoin de sécurité, que la loi ne leur garantit pas la même part que leur frère.
L’héritage, qui devrait être la dernière transmission d’une génération à la suivante, devient parfois le dernier conflit d’une famille.
Une règle qui prétend organiser la transmission peut ainsi devenir un mécanisme de transmission de l’inégalité elle-même.
C’est pourquoi la question mérite d’être posée autrement : non pas « combien doit recevoir une femme ? », mais « quelle société voulons-nous transmettre à nos enfants ? »
Le meilleur hommage au Code du statut personnel serait de continuer son œuvre
La Tunisie n’a jamais été condamnée à l’immobilisme.
En 1956, l’abolition de la polygamie paraissait à beaucoup audacieuse, voire impensable. Elle est devenue, avec le temps, une évidence pour l’immense majorité des Tunisiens.
C’est ainsi que progressent les sociétés : ce qui paraît impossible à une génération devient parfois le simple bon sens de la suivante.
Le véritable hommage que nous pouvons rendre au Code du statut personnel n’est donc pas de le transformer en monument intouchable. C’est de poursuivre l’esprit qui l’a fait naître : celui d’un État qui ose modifier le droit lorsque la société avance.
La question successorale mérite mieux qu’une guerre de tranchées entre « modernistes » et « traditionalistes ». Elle mérite une réflexion sérieuse, juridique, théologique, sociale et économique. Elle mérite surtout que l’on accepte de poser la question fondamentale : une société qui proclame l’égalité peut-elle continuer à organiser la transmission du patrimoine selon une différence de sexe ?
La réponse ne peut pas être éternellement reportée.
Elle appartient au politique. Et l’on ne peut que regretter que le président de la République, juriste de formation, ait choisi, dès son premier 13 août au pouvoir, de refermer cette porte. Il connaît la complexité juridique et théologique du dossier. Son silence ne peut donc guère être attribué à l’ignorance.
Le silence, en politique, est aussi un choix. Et les choix se discutent.
Ne pas confondre les symboles avec l’égalité
Il est évidemment plus facile, chaque 13 août, de célébrer les réussites exceptionnelles des femmes tunisiennes : un équipage entièrement féminin, une chirurgienne, une chercheuse, une pilote, une cheffe d’entreprise.
Ces images sont belles, mais elles sont aussi stigmatisantes quelque part. D’abord, elles ne devraient pas nous dispenser de regarder le reste et, puis, dans une société véritablement égalitaire, le mérite d’une femme ne devrait pas avoir besoin d’être exceptionnel pour être reconnu.
L’égalité ne consiste pas à fabriquer quelques héroïnes. Elle consiste à faire en sorte que les femmes ordinaires disposent des mêmes droits, des mêmes protections et des mêmes possibilités que les hommes ordinaires.
C’est beaucoup moins spectaculaire. Mais c’est infiniment plus important.
Pourquoi écrire encore ?
Écrire chaque année sur cette inégalité ne signifie pas croire qu’un article suffira à faire tomber une loi.
Cela signifie simplement refuser qu’une injustice devienne invisible à force de durer.
Les grandes réformes commencent rarement par une évidence. Elles commencent souvent par une question que l’on répète jusqu’à ce que le silence devienne plus difficile à supporter que le changement.
En 1956, la Tunisie a eu le courage de faire un pas que beaucoup jugeaient impossible.
Soixante-dix ans plus tard, nous n’avons pas besoin de renier cet héritage.
Nous avons besoin de lui être fidèles.
Être fidèle à 1956, ce n’est pas répéter 1956.
C’est avoir, en 2026, le même courage de faire ce que notre époque considère encore comme difficile.
Accorder l’égalité dans l’héritage ne serait pas seulement réparer une inégalité entre les femmes et les hommes.
Ce serait donner davantage d’autonomie aux femmes, davantage de sécurité aux familles, davantage de chances aux enfants et davantage de cohérence à notre droit.
En somme, rendre la société tunisienne meilleure.
Ce serait peut-être, finalement, le plus bel hommage que nous puissions rendre au Code du statut personnel pour ses soixante-dix ans.
En attendant, il reste les mots.
Alors, oui : écrire encore.
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