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Le silence des agneaux :Ou jusqu’où peut-on aller quand plus personne n’a plus le droit de dire non ?

Il y a peut-être une question qui permet de comprendre mieux que toutes les autres la manière dont Kaïs Saïed exerce le pouvoir : Jusqu’où puis-je aller sans que personne ne puisse m’arrêter ?

Il ne la formule évidemment pas ainsi. Les hommes de pouvoir parlent rarement de leurs méthodes. Ils parlent de la volonté du peuple, de la souveraineté, de la loi, de l’intérêt national. Mais il arrive que les actes finissent par constituer une langue plus précise que les discours.

Depuis le 25 juillet 2021, la question semble revenir, étape après étape. Non pas comme un grand dessein annoncé, mais comme une succession de seuils franchis. Un verrou saute. Puis un autre. Une institution se tait. Une autre se retire. Une troisième s’habitue à ne plus être consultée.

Et chaque fois, quelque chose d’essentiel se produit : rien ne se passe.

C’est peut-être là que réside la méthode.

Le pouvoir comme expérience

Saïed n’exerce pas le pouvoir comme un homme qui aurait besoin de convaincre durablement des institutions. Il semble plutôt l’exercer comme quelqu’un qui vérifie, les unes après les autres, leurs limites réelles.

Que reste-t-il d’un Parlement lorsque les représentants du peuple savent qu’ils peuvent être poursuivis ou emprisonnés ?

Que reste-t-il d’une justice lorsqu’elle sait que ses juges peuvent être révoqués ou déplacés ?

Que reste-t-il d’une instance électorale lorsque son indépendance dépend de nominations décidées par le pouvoir qu’elle est censée surveiller ?

Que reste-t-il des médias lorsque ceux qui les font savent que l’exercice de leur liberté peut avoir un prix judiciaire ?

La méthode est d’une redoutable simplicité : ne pas forcément supprimer une institution ; faire en sorte qu’elle ne puisse plus empêcher quoi que ce soit.

C’est beaucoup plus discret.

Un régime peut fermer une porte.

Il peut aussi laisser la porte ouverte et faire comprendre à chacun qu’il vaut mieux ne pas la franchir.

La différence est peut-être toute l’histoire.

Le droit, de cadre à langage

Il y a, dans cette manière de gouverner, quelque chose de particulier dans le rapport au droit.

Le droit n’est pas nécessairement rejeté. Il est convoqué. Cité. Interprété. Mobilisé. Mais il cesse progressivement d’être ce qui limite le pouvoir pour devenir ce qui permet de lui donner une forme juridique.

L’article constitutionnel devient alors moins une frontière qu’un argument.

La Constitution n’est plus seulement ce qui dit jusqu’où le pouvoir peut aller. Elle devient aussi ce que le pouvoir peut invoquer pour expliquer pourquoi il est allé jusque-là.

La différence est considérable.

Dans un État de droit, le pouvoir rencontre la loi.

Lorsque les contre-pouvoirs s’effacent, la loi finit par rencontrer le pouvoir.

Et l’on découvre alors quelque chose de plus inquiétant qu’une violation ponctuelle : la transformation progressive de la norme elle-même en instrument de justification.

Le problème n’est plus seulement que le pouvoir puisse contourner la règle.

C’est qu’il puisse progressivement décider de ce que la règle veut dire.

Gouverner dans le silence des autres

Le plus singulier n’est peut-être pourtant pas ce que fait le président.

C’est ce qui se passe autour de lui.

Une démocratie ne disparaît pas nécessairement lorsqu’un homme décide de tout. Elle disparaît lorsque ceux qui devraient lui répondre ne sont plus en mesure ou ne trouvent plus le courage de lui opposer une limite.

Il y a les institutions qui se taisent.

Celles qui protestent mais s’arrêtent avant le point de rupture.

Celles qui contestent une décision mais acceptent progressivement le cadre dans lequel cette décision a été prise.

Et puis il y a la société elle-même, qui apprend à vivre avec ce qui, quelques années auparavant, lui aurait paru impensable.

C’est peut-être ainsi que s’installe le pouvoir sans partage : non par une rupture permanente, mais par l’accoutumance à la rupture. Nous vivons depuis plus de deux ans sans conseils municipaux et donc sans maires. Des dizaines d’institutions, d’ambassades, de consulats et même des ministères n’ont pas de premiers responsables.

Hier encore, telle décision aurait provoqué une crise.

Aujourd’hui, elle provoque une réaction ironique du pouvoir. Et alors nous dit-on ?

La frontière n’a pas disparu d’un seul coup.

Elle a reculé.

Et lorsqu’une frontière recule sans que personne ne sache exactement où elle se trouve désormais, celui qui avance finit naturellement par croire qu’elle n’existe plus.

L’art de ne jamais rencontrer la limite

C’est ici que la méthode de Saïed devient plus intéressante que chacun de ses actes pris séparément.

Il ne semble pas seulement chercher à exercer le pouvoir. Il semble aussi chercher à mesurer la résistance que ce pouvoir rencontre.

Et cette résistance, lorsqu’elle existe, est suffisamment fragmentée pour pouvoir être contournée.

Une institution résiste ? On change son périmètre.

Une profession proteste ? On laisse passer la colère.

Une organisation mobilise ? On attend.

Une décision judiciaire contrarie le pouvoir ? On modifie l’environnement dans lequel la justice l’exerce.

Une critique devient trop forte ? Elle est renvoyée à la prétendue opposition entre le peuple et les élites.

Ainsi, le pouvoir n’a pas besoin de gagner toutes les batailles.

Il lui suffit parfois de ne pas perdre suffisamment pour devoir reculer.

C’est une autre conception de l’autorité : non plus convaincre, mais épuiser ; non plus obtenir l’adhésion, mais réduire progressivement la possibilité de l’objection.

On ne demande plus aux adversaires de se rallier.

Il suffit qu’ils renoncent.

Et entre le ralliement et le renoncement, il y a toute la différence entre un pouvoir qui gouverne et un pouvoir devant lequel on finit par s’organiser pour survivre.

Le pays comme laboratoire

Il y a quelque chose de presque expérimental dans cette façon de procéder.

Un seuil est franchi.

On observe.

La société proteste-t-elle ?

Les juges résistent-ils ?

Les partis se mobilisent-ils ?

Les syndicats vont-ils jusqu’au bout ?

Les avocats acceptent-ils le risque de la confrontation ?

Les citoyens descendent-ils dans la rue ?

Et si la réponse demeure faible, le seuil suivant devient possible.

C’est ainsi que le pouvoir apprend son propre pouvoir.

Il ne le connaît pas à l’avance.

Il le découvre en avançant.

Chaque absence de résistance constitue alors une information.

Chaque silence devient une mesure.

Chaque recul des autres agrandit son espace.

C’est peut-être pourquoi les petites concessions apparentes, les protestations limitées, les accommodements successifs ne sont jamais tout à fait anodins. Ils peuvent être interprétés comme des signaux.

Jusqu’ici, personne ne m’a arrêté.

Alors pourquoi s’arrêter ici ?

Ce qui reste quand les limites ont reculé

Il serait pourtant trop simple de raconter cette histoire comme celle d’un homme qui aurait tout décidé seul.

Le pouvoir absolu ne naît jamais entièrement de celui qui l’exerce.

Il naît aussi des silences qui l’entourent, des fatigues qui s’accumulent, des oppositions qui se divisent, des citoyens qui finissent par considérer que certaines batailles sont perdues d’avance.

C’est peut-être cela, le paradoxe le plus profond de la période Saïed.

Le président a progressivement concentré le pouvoir.

Mais cette concentration n’aurait pas été possible sans une société politique suffisamment affaiblie pour ne plus parvenir à opposer au pouvoir une résistance à la hauteur de son ambition.

La responsabilité n’est évidemment pas symétrique.

Celui qui détient le pouvoir porte la responsabilité première de l’usage qu’il en fait.

Mais une démocratie ne repose jamais sur la seule vertu de ceux qui gouvernent. Elle repose sur la capacité de ceux qui ne gouvernent pas à leur dire non.

C’est précisément pour cela que les contre-pouvoirs existent.

Non pour empêcher le pouvoir de gouverner.

Pour l’empêcher de devenir le seul pouvoir.

Alors le pays s’habitue.

Il s’habitue à ce qui, hier encore, aurait paru exceptionnel.

Il s’habitue aux convocations, aux poursuites, aux procès, aux silences, aux institutions qui perdent progressivement leur voix.

Il s’habitue surtout à cette étrange sensation : ce qui était hier impossible est devenu aujourd’hui simplement possible.

Et lorsqu’une société s’habitue à l’exception, l’exception cesse d’être une exception.

Elle devient la nouvelle normalité.

La vraie mesure du pouvoir

C’est peut-être finalement la meilleure manière de mesurer le pouvoir de Kaïs Saïed.

Pas au nombre de décrets.

Pas au nombre d’institutions transformées.

Pas même au nombre de décisions qu’il peut imposer.

Mais au nombre de fois où il a pu franchir une limite sans rencontrer de résistance à la hauteur du geste.

Car le pouvoir ne se mesure pas seulement à ce que l’on peut faire.

Il se mesure aussi à ce que l’on peut faire sans avoir à demander la permission.

Et lorsqu’il n’y a plus personne pour dire non, la tentation du pouvoir n’est plus seulement de gouverner.

Elle devient de continuer.

Encore un pas.

Puis un autre.

Jusqu’au jour où l’on ne sait plus très bien si la limite a été déplacée ou si elle a simplement cessé d’exister.

Il ne reste alors qu’une question.

Non pas : jusqu’où Kaïs Saïed veut-il aller ?

Nous ne le savons pas.

Mais plutôt :

jusqu’où peut-il encore aller avant que quelqu’un, quelque part, lui dise simplement : non ?

C’est peut-être la seule limite qui compte encore.

Montesquieu l’avait compris avant nous : « Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. »

Toute la question tunisienne est peut-être là.

Non pas dans ce que fera demain le président, mais dans ce qui, dans le pays, sera encore capable de l’arrêter.

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