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Une société qui juge les survivantes plutôt que les coupables

Yakin, une adolescente, a été violée par sept hommes. Un crime abject qui devrait être au centre de toutes les préoccupations, or ce n’est pas le cas.

En Tunisie, avant même que la police termine son enquête et que la justice entende les protagonistes, nous trouvons le temps de juger tout le monde. D’abord la mère : pourquoi l’a-t-elle laissée sortir ? Ensuite la fille : pourquoi était-elle dehors à cette heure-là ? Et enfin les agresseurs, que certains voudraient déjà condamner à mort avant même que le tribunal ne se soit prononcé.

Nous avons une manière étrange de chercher les coupables : nous commençons par ceux qui n’ont rien commis.

Dans une affaire de viol, la conversation dévie rapidement. On parle de l’heure, de la rue, des vêtements, des fréquentations, de la réputation de la famille. On cherche le détail qui permettrait de rendre le crime presque explicable. Comme si, quelque part, une adolescente pouvait avoir mal choisi son heure, sa tenue ou son chemin, et que sept hommes auraient simplement perdu leur chemin.

C’est ainsi que fonctionne une vieille mécanique sociale : transformer la victime en dossier et l’agresseur en circonstance.

La Tunisie s’est pourtant dotée, en 2017, d’une loi importante sur les violences faites aux femmes. Mais une loi peut modifier le Code pénal plus rapidement qu’elle ne modifie les réflexes d’une société. Neuf ans plus tard, les efforts de prévention et de sensibilisation que cette même loi exige restent lettres mortes. Ici aussi, l’État a été défaillant.

Nous savons pourtant reconnaître les signes. La main qui insiste. Le garçon qui suit une fille dans la rue. La voiture qui ralentit. Le « non » que l’on traite comme une invitation à négocier. Les remarques sexuelles présentées comme de l’humour. Les comportements que l’on excuse au nom de la drague, de la virilité ou de l’âge.

Puis un jour, le prédateur passe à l’acte.

Et nous découvrons soudain qu’il était prédateur.

C’est peut-être là notre plus grande hypocrisie. Nous demandons aux femmes de prévoir le danger partout, mais nous nous montrons beaucoup plus indulgents envers les comportements qui le précèdent.

Nous apprenons aux filles à se comporter comme si elles étaient des proies potentielles. Nous apprenons beaucoup moins aux garçons à ne pas se comporter comme des prédateurs.

Puis vient le scandale. Et notre société se divise entre ceux qui réclament immédiatement la peine capitale et ceux qui trouvent encore le moyen de demander ce que faisait la jeune fille dehors.

Les deux réactions ont quelque chose en commun : elles détournent le regard.

La justice n’a pas besoin de lynchage. Elle n’a pas davantage besoin de soupçons dirigés contre la victime. Elle a besoin d’enquêtes sérieuses, de preuves, de tribunaux et d’une présomption d’innocence qui protège chacun contre l’arbitraire. Mais cette présomption ne signifie pas que la victime doit, elle, être présumée coupable de son propre viol.

C’est pourtant souvent ce qui se passe.

La première épreuve commence parfois avant même le tribunal : au commissariat, à l’hôpital, dans l’entourage, dans les conversations de quartier. La victime doit raconter. Puis raconter encore. Expliquer sa tenue, ses horaires, ses relations, ses choix. Était-ce la première fois ? Avez-vous bu ou fumé ? Comme si elle devait démontrer qu’elle avait été une victime suffisamment prudente pour mériter de l’être. Et puis pourquoi ne vous êtes-vous pas suffisamment défendue ?

Non.

Une femme violée est une survivante qui n’a pas à justifier son droit à être respectée.

La question n’est pas de savoir pourquoi elle était là. Elle est de savoir pourquoi ils ont pensé pouvoir faire cela.

Pourquoi personne ne les a arrêtés avant ? Quels comportements avaient-ils déjà eus ? Qu’avaient vu leurs proches ? Qu’avait appris l’école ? Qu’avaient compris les adultes ? Et surtout, pourquoi notre société sait-elle si bien surveiller les filles et si mal contenir certains garçons ?

Nous avons construit autour des femmes tout un système de précautions : ne pas sortir seule, ne pas rentrer tard, ne pas faire confiance, ne pas provoquer, ne pas répondre, ne pas attirer l’attention.

À force, nous avons fini par transformer la liberté des femmes en problème de sécurité.

C’est plus simple que d’interroger la violence des hommes.

Le viol n’est pas la conséquence d’une mauvaise heure, d’une mauvaise tenue ou d’une mauvaise fréquentation. Il est la conséquence d’un acte commis par quelqu’un qui franchit une limite fondamentale.

Et lorsqu’une société commence par demander à la victime ce qu’elle a fait pour que cela lui arrive, elle enseigne quelque chose de terrible : le corps de certaines femmes serait une responsabilité collective, alors que le comportement de certains hommes relèverait presque de la fatalité.

Il faut inverser cette logique.

Pas pour condamner avant la justice. Pas pour fabriquer des coupables à la place des tribunaux. Mais pour cesser de fabriquer des victimes à la place des agresseurs.

Le jour où, face à un viol, notre première question ne sera plus « pourquoi était-elle là ? », mais « comment en sont-ils arrivés à croire qu’ils pouvaient faire cela ? », nous aurons peut-être commencé à comprendre le problème.

Et peut-être, enfin, à le combattre.

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