La Tunisie détient aujourd’hui un triste record : un taux d’incarcération de 267 pour 100 000 habitants, le plus élevé depuis 2004.
Plus de 33 000 personnes sont emprisonnées pour une capacité officielle de 17 000 places, soit un taux d’occupation moyen de 194 %.
Ces chiffres anormalement élevés révèlent une réalité insoutenable : dans certaines prisons, le taux d’occupation dépasse 200 %, atteignant même 251 % à Kairouan. Les cellules, conçues pour quelques détenus, en abritent le double, parfois le triple.
Cette surpopulation n’est pas une abstraction statistique. Elle tue.
Durant l’été 2026, alors que les températures dépassaient 50 °C dans plusieurs régions du pays, au moins 23 détenus sont morts dans les prisons tunisiennes. La Ligue tunisienne des droits de l’Homme (LTDH) a documenté ces décès à partir de témoignages de médecins, d’avocats et de familles. Fin août, cinq détenus sont morts en une seule journée dans les prisons du Grand Tunis. Ces morts ne sont pas des accidents. Ils sont la conséquence prévisible d’une politique pénale qui refuse de voir ce qu’elle produit.
Les plus vulnérables paient le prix le plus lourd
Dans des cellules transformées en fours, sans ventilation, avec un accès irrégulier à l’eau potable et des coupures d’électricité récurrentes, les détenus souffrant de diabète, de pathologies cardiovasculaires ou rhumatismales n’ont aucune échappatoire.
Le Comité pour le respect des libertés et des droits de l’homme en Tunisie (CRLDHT) décrit une situation « humanitaire extrêmement préoccupante, susceptible d’entraîner des conséquences irréversibles pour les personnes les plus vulnérables ».
Prenons le cas de Rached Ghannouchi. Âgé de 84 ans, il est détenu depuis avril 2023. Il souffre de la maladie de Parkinson, d’apnée du sommeil et de douleurs intenses aux jambes, aggravées par son enfermement dans des cellules sans ventilation. Amnesty International a documenté au moins 12 procédures pénales distinctes contre lui, aboutissant à des peines cumulées de 107 ans de prison, auxquelles s’ajoute une condamnation à perpétuité prononcée le 1er juin 2026. Fin août 2026, son état de santé s’est brutalement dégradé : il a été victime d’un malaise avec évanouissement et épuisement sévère dans un contexte de chaleur accablante. Ses avocats et sa famille se sont vu refuser le droit de lui rendre visite.
Rached Ghannouchi n’est pas un cas isolé.
Maître Ahmed Néjib Chebbi, plus de 80 ans, a souffert de difficultés respiratoires et d’épuisement aggravés par les fortes températures.
Professeur Mondher Ounissi, médecin néphrologue lui-même atteint de pathologies rénales chroniques, ne parvient plus à parler normalement.
Maître Abir Moussi a dû être transférée à l’hôpital après une détérioration marquée par des douleurs, des difficultés respiratoires et des problèmes de mobilité.
Maître Chawki Tabib, diabétique et arthritique, n’a pas eu accès à certains médicaments prescrits par son médecin traitant pendant sa grève de la faim.
Une décision, pas une fatalité
Ces situations ne relèvent pas de la fatalité. Elles résultent de choix délibérés. Le droit tunisien offre des alternatives. La libération conditionnelle peut être accordée sans condition de durée de peine aux condamnés âgés de 60 ans révolus.
L’article 355 du Code de procédure pénale prévoit une libération conditionnelle humanitaire pour les détenus dont l’état de santé est incompatible avec la détention.
Le décret-loi n° 13 de 2022 a introduit le bracelet électronique comme alternative à l’incarcération.
Ces mécanismes restent largement inappliqués.
Les juridictions tunisiennes continuent de privilégier l’enfermement au détriment des alternatives pourtant inscrites dans le droit.
Quand il s’agit de prisonniers d’opinion, l’objectif n’est pas de protéger la société mais de réprimer une liberté fondamentale.
Maintenir une personne âgée ou gravement malade dans des conditions qui menacent sa vie n’est pas une décision neutre. C’est un choix délibéré. Un acte qui engage la responsabilité de ceux qui le posent.
Pourquoi l’État et la justice doivent assumer les conséquences
Il est temps de nommer ce que ces pratiques signifient juridiquement et moralement.
Premièrement, la privation de liberté ne doit jamais devenir une privation de soins ou de vie. La peine prononcée par un tribunal est une peine d’enfermement, pas une peine de mort. Lorsque l’État place une personne sous sa garde, il assume une obligation de protection. Le droit international, notamment le Pacte international relatif aux droits civils et politiques et la Convention contre la torture, impose aux États de garantir la vie et l’intégrité physique des personnes détenues. La Tunisie a ratifié ces instruments. Elle est liée par eux.
Deuxièmement, ces morts sont prévisibles et évitables. Les autorités savent. Les rapports des organisations de défense des droits humains, les alertes des médecins, les témoignages des familles : tout est documenté, transmis, connu. Quand un État sait qu’une situation va tuer et qu’il ne fait rien, il ne s’agit plus de négligence. Il s’agit d’une décision de ne pas agir. Et une décision de ne pas agir, en droit, est une décision.
Troisièmement, la chaîne de responsabilité est identifiable. Le législateur qui maintient un système carcéral surpeuplé et sous-financé. Le juge qui, disposant d’alternatives légales, choisit l’incarcération. L’administration pénitentiaire qui prive les détenus d’eau, de soins et d’air respirable. L’État, enfin, qui ferme les yeux. Chacun de ces maillons porte une part de responsabilité. Prétendre que « personne n’est responsable » est une façon de protéger les responsables.
Quatrièmement, l’impunité aggrave le système. Aucune enquête indépendante n’a été ouverte sur les 23 décès de l’été 2026. L’Organisation mondiale contre la torture a documenté 13 morts « suspectes » entre mai 2025 et avril 2026 et accompagne 36 familles concernées par des décès survenus dans des circonstances non élucidées en détention. Elle appelle à des investigations « indépendantes, neutres et transparentes ». Ces appels restent sans réponse. Or, sans enquête, sans responsabilité, sans sanction, le message envoyé est clair : la vie des détenus n’a pas de valeur. Et ce message tue à nouveau.
Cinquièmement, chaque mort est une dette. Une dette envers la famille qui n’a pas pu faire ses adieux. Une dette envers la société qui a confié à l’État la mission de punir, pas celle de tuer. Une dette envers le droit, qui prévoit des alternatives et qui est bafoué. Cette dette ne s’éteint pas avec le silence. Elle s’accumule. Elle pèse sur la légitimité de l’institution judiciaire tout entière.
Ce que la Tunisie doit faire, maintenant
L’Observatoire « Liberté pour la Tunisie » appelle à une « révision judiciaire urgente des dossiers de tous les détenus, en particulier ceux qui ont dépassé 60 ans ou souffrent de maladies chroniques ou graves », et à l’activation effective de l’article 355. Il souligne que le bracelet électronique « ne représente pas une échappatoire à la peine, mais une méthode de restriction de liberté soumise à un contrôle judiciaire et à des obligations précises ».
L’Association suisse pour les droits de l’homme (ASF) dénonce une « hécatombe carcérale » et l’effondrement accéléré de l’État de droit.
La Tunisie a le devoir de protéger la vie de toutes les personnes placées sous sa garde. Cela signifie, dans l’immédiat :
· Recenser les détenus âgés, malades ou handicapés, et rendre publics les critères et les résultats de ce recensement ;
· Activer sans délai les mécanismes de libération conditionnelle humanitaire, notamment l’article 355, et faire de la santé un critère prioritaire, non un accessoire ;
· Étendre l’usage des peines alternatives, notamment le bracelet électronique, y compris pour les prisonniers d’opinion ;
· Ouvrir des enquêtes indépendantes sur chaque décès survenu en détention, et en rendre les conclusions publiques ;
· Garantir un accès indépendant des organisations de défense des droits humains aux établissements pénitentiaires, interdites de visite depuis novembre 2025.
La prison ne doit pas être une sentence de mort pour les plus fragiles. Chaque jour qui passe sans réforme est un jour de trop. Le droit tunisien offre les outils ; il manque la volonté politique de les utiliser.
Mais il manque aussi quelque chose de plus profond : la reconnaissance que l’État n’est pas un spectateur. Il est l’auteur.
Chaque décision d’enfermer une personne âgée ou malade dans des conditions mortifères est une décision qui lui appartient. Et chaque mort qui en résulte est une conséquence qu’il doit assumer devant les familles, devant le droit, devant l’histoire.
Il est temps que la dignité humaine l’emporte sur le tout carcéral.
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