
L’un a payé ses idées de sa liberté, à plus de quatre-vingts ans il a entamé une grève de la faim pour défendre ses droits. L’autre a payé son ascension de celle d’un pays. Deux trajectoires, deux rapports au pouvoir, deux visions de la Tunisie.
Ahmed Néjib Chebbi est à la prison de la Mornaguia, mais il est libre dans sa tête. Kaïs Saïed est au palais de Carthage, mais prisonnier du pouvoir. Le 4 décembre 2025, Chebbi, ancien prisonnier de Bourguiba et adversaire de Ben Ali, a été arrêté pour purger douze ans de prison dans une affaire ubuesque qualifiée de « complot contre la sûreté de l’État ». Au palais de Carthage, celui qui le fait condamner se présente comme le gardien de la souveraineté populaire.
Comparer les deux hommes est déjà, en soi, une forme d’asymétrie.
Leurs parcours sont si opposés que les placer sur la même ligne est à la limite indécent. Chebbi est un militant de toujours, un patriote engagé dans la vie publique depuis sa jeunesse, qui a connu la prison, l’opposition, les combats, les défaites, les alliances et les renoncements. Saïed est arrivé sans passé politique, sans véritable programme, sans parti et sans avoir jamais exercé la moindre responsabilité exécutive. L’un a construit son rapport au pays dans l’épreuve. L’autre a surgi dans le vide laissé par le discrédit de toute une classe politique.
Chebbi entre en politique en 1965, dans le mouvement Perspectives. Emprisonné en 1968, il devient avocat et construit, des années durant, une opposition démocratique au régime de Ben Ali. Il fonde le Parti démocratique progressiste. Sa légitimité s’est constituée dans le temps, au contact du réel, de ses adversaires comme de ses propres erreurs.
Saïed, lui, surgit en 2019, porté par le rejet des partis et par une colère dont il n’était pas l’auteur, mais dont il a su devenir le dépositaire. Plus de 70 % au second tour : le voilà installé au sommet de l’État. Mais une victoire électorale ne transforme pas un homme en institution.
Et c’est là que les trajectoires bifurquent définitivement.
Chebbi a toujours pensé la politique comme un travail collectif. En 2005, il participe au mouvement du 18 octobre, autour d’une table où se retrouvent des adversaires que tout oppose. Plus tard, il assume une alliance avec Ennahdha, au risque d’être accusé de reniement. On peut contester ses choix. On ne peut pas lui reprocher de les avoir dissimulés.
Saïed, lui, gouverne par soustraction. Partis, syndicats, médias, juges, élus : tout ce qui s’interpose entre lui et « le peuple » devient suspect. Il convoque, sermonne, limoge. Les ministres passent. Les contradicteurs disparaissent. Il appelle cela la proximité avec le peuple. C’est surtout l’isolement d’un homme qui finit par n’entendre que son propre écho.
Chebbi a choisi le compromis là où la foule réclamait la revanche. Après 2011, il défend l’idée qu’une partie des cadres de l’ancien régime devait participer à la transition. Saïed a fait le choix inverse : les « traîtres », les « comploteurs », les « corrompus ». Le compromis reconnaît un adversaire. La purge fabrique un coupable.
Le 25 juillet 2021 a rendu la différence définitive. Saïed gèle le Parlement, s’arroge les pleins pouvoirs et referme l’espace politique. Chebbi comprend que ce raccourci n’est pas une réforme, mais la fin de la délibération. Il préside alors le Front de salut national, rassemblant des forces qui n’ont en commun que le refus de l’arbitraire.
Le pouvoir solitaire contre la politique du compromis
Le paradoxe est cruel : Saïed a utilisé les libertés conquises depuis 2011 pour parvenir au pouvoir, puis a entrepris de les réduire. Il a gravi l’échelle de la démocratie avant de la retirer derrière lui.
Le plus étonnant est peut-être qu’on cherche encore à qualifier de « doctrine » ce qui tient davantage du magma. Saïed n’est pas véritablement porteur d’une idéologie cohérente. Son discours mêle souveraineté populaire, méfiance des partis, fantasmes de purification, économie incantatoire, retour aux « biens spoliés » et célébration permanente d’un peuple abstrait. Beaucoup de banalités, quelques utopies et surtout une certitude : lui seul serait capable d’en être l’interprète.
Mais une vision, même confuse, devient redoutable lorsqu’elle dispose de l’appareil d’État pour s’imposer.
Le juriste constitutionnel aurait dû être le gardien des limites du pouvoir. Il en est devenu l’architecte. La Constitution de 2022 est taillée autour de la fonction présidentielle ; le décret-loi 54 a durci le contrôle de la parole publique. Le professeur de droit a fini par lever les limites qu’il enseignait.
C’est ici que la comparaison avec Chebbi devient presque vertigineuse. L’un a passé sa vie à demander que le pouvoir soit contenu par des institutions. L’autre a organisé les institutions pour que le pouvoir soit contenu dans un seul homme.
Un exercice aussi solitaire et absolu du pouvoir n’aurait sans doute pas déplu à Hobbes ni à Carl Schmitt : la souveraineté concentrée, l’exception érigée en principe, le pouvoir qui prétend incarner à lui seul l’unité du corps politique. La différence est qu’eux avaient au moins une théorie. Saïed n’a même pas cette excuse. Il a surtout une pratique.
Sur l’économie, les mots ne suffisent plus. « Sociétés citoyennes », « biens spoliés », « peuple » : la liturgie présidentielle ne remplit ni les barrages ni les caisses. Le chômage dépasse 15 %, les pénuries se répètent et l’été 2026 a rappelé, avec les coupures d’eau et d’électricité, qu’un pays se gouverne avec des infrastructures, des budgets et des responsables.
Deux rapports au pouvoir, deux héritages pour la Tunisie
Chebbi accepte la contradiction. Il peut se tromper, changer de position, défendre une alliance puis en expliquer les limites. Saïed, lui, ne se trompe jamais. Ce sont toujours les autres qui trahissent. Lorsque le pouvoir ne reconnaît aucune erreur, il doit fabriquer des coupables. Le complot devient alors une méthode de gouvernement.
Il faut le dire sans mépriser les électeurs : les Tunisiens ont été trompés parce qu’ils étaient épuisés. Leur colère était réelle. Mais une colère légitime n’est pas une boussole. En 2019 comme en 2021, une partie du pays a préféré la pureté proclamée à la compétence vérifiable, le slogan au programme, l’homme providentiel à l’institution.
Chebbi a pu se tromper. Mais il a accepté le doute. Il a gagné en liberté. Saïed a transformé la certitude en système. Il s’est enferré dans une logique mortifère.
Voilà pourquoi l’image est aujourd’hui si forte : un vieil opposant derrière les barreaux et un président enfermé dans son propre récit. Chebbi est prisonnier physiquement. Saïed l’est politiquement : plus il désigne des ennemis, plus il doit en désigner ; plus il refuse l’échec, plus il lui faut un complot pour l’expliquer.
La Tunisie doit retrouver le goût du débat, du contrôle, de la contradiction et du réel. Cesser de confondre l’autorité avec la peur et la souveraineté avec l’obéissance.
L’histoire ne retient pas toujours ceux qui ont gagné. Elle retient ceux qui ont tenu.
À plus de quatre-vingts ans, Chebbi est derrière les barreaux. Saïed dispose de l’État. Mais l’un peut encore répondre de ses idées ; l’autre doit désormais répondre de son bilan.
Entre les deux, il y a peut-être toute la question tunisienne : passer de la passion à la raison, de l’homme providentiel au citoyen, de l’instant à la durée.
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