J’ai fréquenté des congrès pendant des décennies. J’y ai présenté, écouté, enseigné, somnolé parfois. Je leur dois des rencontres, des amitiés, des projets. Je n’écris donc pas contre eux. J’écris parce qu’à force d’en voir, j’ai fini par me poser une question gênante : à quoi sert, au juste, ce que nous organisons ?
Il y eut un temps où la réponse allait de soi. L’information était rare. Le conférencier la détenait, les diapositives la contenaient, et trois jours dans une salle valaient une année de lectures.
Ce temps est révolu. Une recommandation internationale se consulte en quelques secondes. Une intelligence artificielle résume en un instant un document de quatre-vingts pages. Nous portons dans notre poche plus de science que n’en réunissait, il y a trente ans, le meilleur spécialiste de sa discipline.
Dans ce monde-là, le congrès ne peut plus vivre de l’information. Il doit justifier sa présence autrement. Et c’est là que beaucoup de sociétés savantes, surtout dans les pays pauvres, se dérobent.
Elles continuent d’organiser des réunions qu’elles disent scientifiques et qui, trop souvent, n’ont de scientifique que l’affiche.
Cérémonie d’ouverture, discours officiel d’un ministre qui se pavane, visite des stands, hôtel, buffets, stands, kakémonos, soirée gala, photographie de groupe. Puis des conférences en rafale, empilées sans débat, devant une salle qui somnole en regardant son téléphone.
On y cherche en vain la communication originale discutée sérieusement, l’objection qui force à revoir une hypothèse, le jeune chercheur dont on prend vraiment le travail au sérieux.
Et il y a les invités. Les grands noms de la spécialités, venu de loin, logés dans le meilleur hôtel de la ville, couverts de cadeaux.
Ils prononcent pour la centième fois leur laïus, reçoivent les applaudissements et quelques questions, posent pour les photographies et repartent chez eux pour s’occuper des enfants le week-end disent-ils. Ils ont fait le job.
Ce qu’ils disent, on le trouvait déjà en ligne. Ce qu’ils auraient pu apporter de plus précieux, il ne l’ont pas fait : s’asseoir avec les jeunes, ceux qui travaillent, discuter leurs résultats, confronter son expérience à leurs réalités.
Un grand nom attire du monde. Il ne garantit pas toujours une grande idée.
Pendant ce temps, les participants ont voyagé, fait des milliers de kilomètres.
Ils ont pris sur leur temps, sur leurs congés, sur leur budget, parfois sur celui d’un service qui manque de tout. Ils rentrent avec un badge, un sac, des stylos et quelques photographies.
Le bénéfice scientifique ? Le bénéfice pour les malades, le système de santé ? Nul, ou si proche de zéro qu’il ne mérite pas ce nom.
Dans des pays où chaque dinar, chaque franc, chaque heure de formation est compté, ce gaspillage n’est pas une affaire de goût. C’est une faute.
Je le dis sans colère, car ces sociétés savantes sont faites de gens de bonne volonté, souvent mes amis qui donnent de leur temps. Mais la bonne volonté ne dispense pas de rendre des comptes.
Je n’ai rien contre la convivialité. Le réseau, les retrouvailles, le dîner où l’on découvre que d’autres butent sur les mêmes difficultés que nous : tout cela compte, dans des métiers solitaires.
Je n’ai rien contre les partenaires industriels non plus, sans lesquels beaucoup de ces rencontres n’existeraient pas.
Sauf que les excès des années quatre-vingt ont disparu en Europe pas chez nous en Afrique. Les partenaires n’ont pas changé leurs pratiques : ils financent mais exigent un temps de parole aux meilleurs moments du congrès entre les conférences. Ils payent les voyages moyennant des prescriptions qu’ils surveillent comme on surveille le lait sur le feu.
Lorsque le social devient le produit et que la science sert de caution, il faut appeler les choses par leur nom : c’est des foires et non des congrès scientifiques.
Alors, que faire ? Commencer déjà par innover. Le mot est devenu banal, il reste pourtant la seule réponse. Si l’information circule seule, le congrès doit cesser d’être un lieu où l’on dépose du savoir pour devenir un lieu où on le travaille.
Cela suppose de renverser les habitudes. Diffuser les conférences magistrales en amont, que chacun les regarde chez lui, et réserver le temps de présence à ce qui exige la présence : le débat contradictoire, le cas clinique difficile, la discussion de travaux originaux, l’atelier de gestes où l’on met les mains. Confier aux jeunes une vraie place, avec des discutants qui lisent leurs résultats avant la séance. Exiger des invités qu’ils restent, qu’ils encadrent, qu’ils répondent. Prévoir un suivi, des projets, des compagnonnages qui se prolongent après la clôture.
Et mesurer enfin ce que ces réunions produisent : combien de travaux discutés, de collaborations nées, de pratiques modifiées.
Une société savante qui consacre des moyens rares à réunir ses membres doit à ceux-ci davantage qu’un événement. Elle leur doit une pédagogie.
Un congrès n’est pas réussi parce qu’il est plein. Il n’est pas réussi parce qu’il est beau.
Il est réussi si ceux qui ont traversé des milliers de kilomètres repartent avec quelque chose qu’ils n’auraient pas pu obtenir chez eux.
Sinon, il ne reste qu’une question, et chacun de nous finit par se la poser dans l’avion du retour : tout cela, pour quoi ?
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