Ne pas ajouter du malheur au malheur

Quand on pense aux derniers moments d’un être cher, ce ne sont pas toujours les visages qui reviennent en mémoire, mais plutôt des scènes : un médecin, un couloir d’hôpital, une alarme, un souffle qui s’éteint, une douleur sans remède, une panique, une porte fermée parce que l’heure des visites est passée, une main qu’on n’a pas pu tenir.

Les années passent, mais ces images restent gravées, immuables comme la pierre. Et je me demande : pourquoi la mort de ceux que nous aimons doit-elle nous infliger une blessure supplémentaire, au-delà de leur absence ?

Il est souvent mal vu de parler de la mort, et encore plus des derniers instants et de ce que l’on ressent. Pourtant, il le faudrait, car c’est ainsi que l’on peut se reconstruire et continuer à vivre.

Il est important de distinguer le deuil du traumatisme. Le deuil est le prix de notre attachement : nous souffrons parce que nous avons aimé, et cette souffrance est noble, car elle est l’ombre de l’amour. Le traumatisme, lui, naît des circonstances de la séparation, de ce que nous avons vu, subi, ou cru devoir empêcher. À la douleur de perdre s’ajoute alors le sentiment de ne pas avoir su, pu, ou été présent. Et ce sentiment, souvent injuste, est évitable.

Nous ne pouvons abolir le chagrin ; il est une part de notre cœur humain. Mais nous pouvons refuser ses complices : l’impuissance, la culpabilité, la solitude, la souffrance inutile. Nous pouvons, sinon refermer la plaie, du moins ne pas l’agrandir de nos propres mains.

La mort, cette certitude que nous cachons

Nous vivons plus longtemps. La médecine a repoussé les limites de l’existence, mais elle ne peut nous libérer de notre condition. Le corps décline, la mémoire flanche, la dépendance s’installe, et pourtant nous parlons peu de la mort, comme si elle était devenue honteuse, comme si la nommer la faisait apparaître.

Nous avons appris à vivre plus longtemps ; nous n’avons pas appris à mourir. La mort est pourtant notre seule certitude. Elle nous attend, elle est la seule porte par laquelle nous passerons tous ; et depuis toujours, les humains dépensent plus d’énergie à nier cette évidence qu’à s’y préparer. C’est étrange : nous refusons avec acharnement la seule vérité dont nous ne pouvons être dupes.

Autrefois, la mort survenait souvent parmi les siens. On veillait le mourant, on se relayait à son chevet, on attendait ensemble le dernier souffle. La mort était un passage entouré de visages familiers ; elle était triste, mais non solitaire.

La médecine moderne a sauvé des vies, soulagé d’immenses souffrances ; personne ne songe à le lui reprocher. Mais peu à peu, la mort s’est médicalisée, cachée derrière des portes, au milieu des appareils et des protocoles. Elle est devenue synonyme d’échec ; on la soustrait aux regards et aux conversations ; elle devient une faute, une faute médicale, une faute morale, source d’une culpabilité sans fin. Mourir chez soi est devenu une forme d’abandon.

Nous avons médicalisé la mort sans toujours humaniser la fin de vie.

Le problème n’est pas la médecine, mais la place qu’elle occupe quand elle ne sait plus distinguer soigner et intervenir. Le médecin appelé dix fois par jour, le lit médicalisé, les moniteurs, les procédures : tout cela peut devenir l’horizon entier du mourant. La surveillance remplace le regard ; les actes techniques prennent la place de la présence. C’est une énergie perdue, inefficace parce que dirigée vers des illusions. Et pendant ce temps, le mourant souffre, les proches souffrent, alors que des solutions simples existent pour les aider à traverser ces derniers instants apaisés.

Des familles attendent des explications, ignorent ce qui se passe, et se voient parfois privées de ces derniers moments qu’aucune vie ne leur rendra.

Une médecine peut être techniquement brillante mais humainement insuffisante. Elle peut surveiller tous les paramètres d’un organisme sans entendre la peur de la personne qui l’habite. On peut connaître les paramètres physiologiques d’un homme et ignorer son nom.

Cette faille n’est pas seulement la responsabilité des soignants, souvent confrontés au manque de temps et de moyens. Elle révèle une organisation qui mesure plus facilement les actes que l’écoute, qui valorise l’intervention plus que la présence, et qui peine à reconnaître les besoins de ceux qui restent.

En voulant protéger ceux qui restent de la mort, nous les privons de l’essentiel, d’un dernier échange, d’un pardon, d’un adieu. Le silence, censé épargner l’angoisse, devient une solitude de plus.

La dignité n’est pas une performance

Nous avons fait du combat une vertu. « Il s’est battu jusqu’au bout. » « Son cœur n’a pas résisté. » Ces formules bien intentionnées finissent par faire de la mort une défaite, comme si mourir signifiait ne pas avoir suffisamment lutté, comme si le trépas était un manque de courage.

Il existe pourtant un moment où prolonger la lutte ne sert plus le malade. Les traitements deviennent disproportionnés ; le temps biologique s’étire au détriment du temps humain ; les adieux sont différés, ajournés, perdus. Reconnaître cette limite n’est ni renoncer ni trahir la médecine : c’est comprendre que le soin ne s’achève pas lorsque la guérison devient impossible.

Car la dignité ne dépend pas de l’autonomie, de la mémoire, de la capacité à agir. Elle appartient à la personne, même dans sa plus grande vulnérabilité, comme la flamme appartient à la bougie jusqu’à la dernière mèche. Une voix familière, une main, une présence peuvent encore compter lorsque tant d’autres choses ont disparu.

Cela signifie qu’aucune souffrance ne doit être acceptable.

Et gardons-nous de décider à la place des autres.

Le débat sur la fin de vie se réduit trop souvent à une alternative cruelle : l’acharnement thérapeutique ou l’euthanasie. Entre ces deux écueils existe un territoire essentiel, trop ignoré : celui des soins palliatifs. Soulager la douleur, calmer l’essoufflement, apaiser l’angoisse, expliquer ce qui arrive, respecter les souhaits du malade, accompagner ses proches.

Quand guérir n’est plus possible, il reste beaucoup à faire et c’est le plus dur et le plus important.

Dire « il n’y a plus rien à faire » est une erreur médicale autant qu’une faute humaine. Il reste à soulager, à écouter, à expliquer, à tenir une main. Il reste à ne pas abandonner celui que l’on ne peut plus guérir. Il reste l’essentiel.

Il serait présomptueux de parler d’une fin de vie heureuse ; la maladie, la séparation, le deuil ne se prêtent pas aux promesses faciles. Mais nous pouvons tenter de rendre cette fin plus naturelle, plus apaisée, moins solitaire.

Nous pouvons, surtout, éviter d’ajouter du malheur au malheur.

Et pourtant, rien n’est fait dans la formation des soignants, médecins et autres, pour les aider à réfléchir à la meilleure façon de gérer ces moments si précieux, qui, pour un homme, pèsent plus que des années et marquent à jamais une mémoire.

Prendre soin de ceux qui restent

La fin de vie concerne aussi ceux qui survivront au malade. Ils devront vivre avec ce qu’ils auront vu, entendu et compris. La manière dont ils auront été informés, autorisés à rester auprès de leur proche, associés à son accompagnement : tout cela pèsera sur leur deuil, façonnera leurs nuits.

Leur présence n’est pas un supplément de confort ; elle appartient au soin. Il faut du temps, une information honnête, la possibilité de poser des questions et de dire adieu. Nous ne pouvons supprimer le chagrin des familles, mais nous pouvons leur épargner le sentiment d’avoir été tenues à l’écart, de n’avoir rien compris, de n’avoir pas pu être là.

Cette exigence est particulièrement importante chez nous. Les compétences existent, mais l’accès aux soins palliatifs reste insuffisamment structuré. Il faut une stratégie nationale, des équipes formées, des prises en charge à domicile, la disponibilité effective des médicaments nécessaires, notamment de la morphine orale. Une famille qui court de pharmacie en pharmacie pour trouver de quoi soulager un proche mourant ne devrait pas considérer cette épreuve comme une fatalité ; car il y a des fatalités qu’on subit, et d’autres qu’on inflige, et celles-là sont des fautes.

La fin de vie ne peut dépendre du lieu où l’on habite, des ressources dont on dispose ou de la bonne volonté de quelques soignants héroïques.

Nous devons réconcilier la compétence médicale et la présence humaine, le soulagement du malade et le soutien de ses proches. La mort est naturelle. La souffrance qui l’accompagne n’est pas toujours évitable, mais elle ne doit jamais être négligée. La solitude n’est pas une fatalité. L’abandon n’est pas une conséquence inévitable de la médecine moderne.

Apprendre à mourir, apprendre à rester humains

Nous ne choisissons ni le moment où ceux que nous aimons partiront, ni la douleur de leur absence. Mais nous pouvons agir sur les conditions dans lesquelles ils nous quittent.

Apprendre à mourir ne signifie pas se résigner à la mort, encore moins renoncer à vivre. Cela signifie accepter notre finitude, et comprendre que la médecine ne se résume pas à repousser l’échéance. Lorsque la guérison n’est plus possible, notre responsabilité ne diminue pas ; elle change de nature.

Car la manière dont une société accompagne ses mourants révèle ce qu’elle fait de ceux qui ne peuvent plus produire, décider seuls, ou rendre ce qu’ils reçoivent. Elle révèle si la solidarité demeure une exigence lorsque la réciprocité devient impossible. Elle répond, à sa manière, de la dignité de l’espèce humaine entière.

Au bout du compte, chacun gardera une image de ceux qu’il aura perdus. Un visage ou une scène. Un adieu ou une blessure.

La mienne est celle du visage apaisé de mon père. Elle ne m’a pas épargné le chagrin ; elle m’a épargné autre chose.

Je ne sais pas si l’on peut apprendre à mourir. Personne ne peut transmettre le savoir d’une expérience que chacun traverse seul. C’est probablement l’un des moments de solitude les plus absolus dans la vie.

Mais nous pouvons apprendre à ne pas détourner les yeux, à parler de la mort avant qu’elle ne devienne imminente, à accompagner ceux qui s’en approchent.

Nous ne pouvons pas toujours rendre la mort douce. Nous pouvons, du moins, nous efforcer de ne pas la rendre plus cruelle qu’elle ne l’est déjà.

Et faire en sorte que, lorsque la médecine atteint ses limites, notre humanité, elle, ne renonce jamais.

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