De Tahar Ben Ammar à Ahmed Néjib Chebbi, Ayachi Hammami et Ahmed Souab, une même question traverse l’histoire tunisienne : qui a le droit de parler au nom de la nation, et qui paiera d’avoir contesté le pouvoir ?
NB: je n’ai aucun lien de parenté avec Si Tahar Ben Ammar
Il est des procès qui ne jugent pas seulement un homme. Ils jugent un régime, exposent ses peurs, ses obsessions et sa conception de la liberté. Celui de Tahar Ben Ammar, en septembre 1958, fut de ceux-là. Près de soixante-dix ans plus tard, il résonne étrangement dans une Tunisie où la justice, la parole libre, le droit de contester le pouvoir, la jalousie et les règlements de comptes sont de nouveau en question.
Le 1er septembre 1958, Ben Ammar ancien chef de gouvernement, signataire des accords du 20 mars 1956 comparaît devant la Haute Cour, après plus de quatre mois de détention. Son épouse vient tout juste d’être libérée.
L’homme n’est pourtant pas un adversaire de l’indépendance. On le soupçonne de complaisance envers les autorités françaises, on lui reproche d’avoir entravé le transfert des forces de police à l’administration tunisienne. Puis on finit par mettre en cause son patriotisme même.
L’accusation de recel de bijoux est abandonnée. Reste une affaire de fraude fiscale. Mais derrière les griefs financiers, le procès prend une coloration politique manifeste. Le président de la Haute Cour reconnaît que les considérations politiques sont « de pure forme ». Le 8 septembre, Ben Ammar est néanmoins condamné à trente millions de francs d’amende.
À la barre, il s’insurge : « Qui a signé le protocole du 20 mars ? N’est-ce pas moi ? » involontairement il mettait le doigt sur la cause de l’ire de Bourguiba. Il n’a pas supporté qu’un autre lui confisque cette signature historique.
Tahar Ben Ammar non plus n’a pas accepté qu’on réécrive son engagement au gré des intérêts du moment. Il a rappellé son combat contre la colonisation et son rôle dans les négociations de l’indépendance. La salle a applaudi lorsqu’il proclame son innocence.
C’est alors que Béchir Ben Yahmed prend sa défense. Journaliste, ancien secrétaire d’État à l’Information dans le gouvernement de Bourguiba et directeur de L’Action tunisienne, il fondera en 1960 Jeune Afrique. Il connaît le pouvoir de l’intérieur. Il ne cherche pourtant pas à réhabiliter politiquement Ben Ammar. Il souhaite même voir reculer l’influence de l’ancien chef du gouvernement et celle de sa classe sociale. Mais il pose une limite : cette évolution doit se faire « par les voies de la démocratie ».
Tout est là. On peut combattre un adversaire sans le dépouiller de ses droits. On peut vouloir sa défaite politique sans faire de la justice un instrument de règlement de comptes. On peut exiger des responsables qu’ils rendent des comptes sans confondre accusation et culpabilité.
Cette leçon, la Tunisie n’a jamais fini de l’apprendre.
Le patriotisme comme gourdin
En 1958, la Tunisie est indépendante depuis deux ans. Elle doit encore bâtir les institutions qui protégeront la liberté conquise. Or l’indépendance ne vaccine pas contre l’arbitraire. Chasser le colonisateur ne suffit pas à chasser les pratiques de domination. Un pouvoir national peut, lui aussi, bâillonner ses adversaires et présenter la contestation comme une trahison.
Aujourd’hui la tentation est toujours la même : s’approprier le récit national, distribuer les certificats de patriotisme et décider qui appartient au camp des citoyens légitimes.
En 1958, on soupçonne d’avoir trahi l’indépendance un homme qui l’a signée. Aujourd’hui, sous la présidence de Kaïs Saïed, les opposants sont parfois présentés comme des conspirateurs, des complices de l’étranger ou des ennemis de l’État.
Les contextes sont différents, mais la mécanique répressive est le même. Dès lors que le pouvoir prétend incarner à lui seul la nation, contester ses décisions peut être assimilé à une attaque contre le pays. L’adversaire politique cesse d’être un citoyen qui défend une autre vision ; il devient un suspect dont la loyauté doit être éprouvée.
Or un président n’est pas la République. Il représente le peuple mais n’est pas le peuple.
Un gouvernement n’est pas un pays. Et la souveraineté du peuple ne signifie pas que celui-ci doit se taire entre deux élections.
Chebbi, Hammami, Souab : la question derrière les barreaux
Comment ne pas penser aujourd’hui à Ahmed Néjib Chebbi, à Ayachi Hammami, à Ahmed Souab, à Jaouhar Ben Mbarek, à Issam Chebbi, à Ghazi Chaouachi, à Chaima Issa et à tant d’autres ?
Ahmed Néjib Chebbi est une figure historique de l’opposition. Il a traversé plusieurs régimes, combattu l’autoritarisme et défendu le pluralisme politique. Il n’a jamais eu dans ses dizaines, centaines d’interventions ne serait ce qu’une allusion à la violence ou au complot, bien au contraire son respect de la légalité et son attachement à la démocratie sont légendaires. Le voici aujourd’hui emprisonné, condamné dans l’affaire dite de la « conspiration contre la sûreté de l’État ».
Ayachi Hammami, avocat et militant des droits humains, a lui aussi été incarcéré après sa condamnation dans cette affaire. Ahmed Souab, ancien magistrat devenu avocat, a été emprisonné après avoir publiquement dénoncé ce qu’il considérait comme des pressions sur la justice.
Leurs parcours et leurs responsabilités diffèrent. Il ne s’agit ni de les sanctifier ni de prétendre que toute personne poursuivie est innocente. Mais leur situation pose une question essentielle : que devient une République lorsque des opposants historiques, des défenseurs des droits humains et des avocats se retrouvent derrière les barreaux dans des affaires dont l’équité est vivement contestée ?
Le parallèle avec Tahar Ben Ammar doit rester mesuré. En 1958, c’était un ancien chef du gouvernement, artisan et signataire des accords de l’indépendance, pris dans les affrontements de la jeune République. Aujourd’hui, ce sont des figures d’une autre génération, dans un pays qui a connu la révolution et l’expérience du pluralisme électoral.
Mais la question démocratique n’a pas bougé d’un poil : la justice établit-elle les faits en toute indépendance, ou risque-t-elle de devenir un instrument de neutralisation des adversaires ?
Le cas d’Ahmed Souab rend cette interrogation particulièrement aiguë. Lorsqu’un ancien magistrat, avocat aujourd’hui qui dénonce les conditions d’un procès se retrouve lui-même emprisonné, c’est aussi la liberté de tous les défenseurs qui est en jeu.
Quant à Ahmed Néjib Chebbi, son incarcération rappelle avec force qu’une vie consacrée à défendre le droit de contester le pouvoir ne protège pas nécessairement contre le retour de l’arbitraire.
Ces hommes ne sont pas au-dessus des lois. Mais la loi ne doit pas davantage être au-dessus des garanties qui protègent chaque citoyen.
Libres, mais à quel prix ?
La pression s’étend à la liberté d’expression. Le décret-loi 54 est devenu un instrument de poursuites contre des journalistes, des avocats, des militants et des citoyens pour leurs prises de parole. Certains sont emprisonnés, d’autres vivent sous la menace de procédures.
Il n’est pas nécessaire de fermer tous les journaux ni d’arrêter toutes les voix critiques. Il suffit qu’un commentaire puisse déclencher une enquête, qu’une publication devienne une affaire pénale, qu’une critique fasse craindre la prison.
Alors, les mots se font prudents, les rédactions hésitent et l’autocensure s’installe. La liberté demeure dans les textes, mais son exercice devient risqué.
Le pouvoir affirme défendre l’État et la souveraineté nationale. Mais la souveraineté ne signifie pas la liberté de gouverner sans contrôle. Elle appartient au peuple et suppose que les citoyens puissent choisir leurs représentants, contester les décisions publiques et demander des comptes sans craindre de représailles.
La liberté politique n’est pas un luxe. Elle concerne tous les citoyens qui réclament un emploi, un hôpital digne de ce nom, des services publics qui fonctionnent et un État qui respecte ses engagements. Sans possibilité de critiquer, d’enquêter et de contester, comment demander des comptes à ceux qui gouvernent ?
La souveraineté sans libertés risque de n’être qu’un slogan. La dignité nationale ne peut être défendue en sacrifiant la dignité individuelle.
Défendre les droits de ceux que l’on combat
Béchir Ben Yahmed nous laisse une leçon plus actuelle que jamais. Il souhaitait voir reculer l’influence de Tahar Ben Ammar, mais refusait que ce recul se fasse par des voies judiciaires contestables. Il distinguait la défaite politique de l’élimination judiciaire.
Cette distinction devrait être le fondement de toute démocratie. Défendre les droits d’un adversaire ne signifie pas approuver ses idées. Réclamer un procès équitable pour un opposant ne revient pas à l’absoudre. Refuser une justice instrumentalisée ne signifie pas nier la corruption.
Les libertés ne peuvent être réservées à ceux dont les opinions nous plaisent. Sinon, elles ne sont plus des droits, mais des privilèges révocables.
Une démocratie se mesure moins à la manière dont elle traite ses partisans qu’à celle dont elle traite ses adversaires. Un État de droit ne se reconnaît pas à ses proclamations, mais à sa capacité de protéger ceux qui le dérangent.
Rien n’a vraiment changé ?
Tout n’est pas identique. La Tunisie de 1958 sortait du protectorat et bâtissait un État indépendant. Celle d’aujourd’hui porte l’expérience de la révolution de 2011, des élections pluralistes, des libertés conquises, mais aussi des désillusions et des reculs. Confondre les deux époques serait effacer leur histoire.
Mais certaines questions n’ont pas disparu.
Qui définit l’intérêt national ? Qui décide qu’un adversaire est un traître ? Qui garantit que la justice ne deviendra pas l’arme d’un conflit politique ? Qui protège le citoyen lorsque ceux qui gouvernent prétendent parler au nom du peuple tout entier ?
En 1958, Tahar Ben Ammar devait rappeler devant ses juges qu’il avait signé le protocole d’indépendance. En 2026, Ahmed Néjib Chebbi, Ayachi Hammami, Ahmed Souab et tant d’autres se retrouvent en prison ou confrontés à des procédures qui suscitent de graves interrogations sur l’indépendance de la justice et les libertés publiques.
Ils ne sont ni le même homme ni la même histoire. Mais leur situation nous oblige à demander pourquoi la Tunisie peine encore à rendre irréversible le droit de contester le pouvoir.
L’indépendance a libéré le pays de la domination coloniale. La révolution de 2011 a fait naître l’espoir d’une citoyenneté libre et d’institutions responsables. Ces deux promesses resteront inachevées si la justice devient une arme, si la critique devient un risque et si le patriotisme se mesure à la soumission envers les dirigeants.
Rien n’a vraiment changé ? Ce serait excessif de le prétendre. Mais il reste beaucoup à changer.
Car l’indépendance sans justice demeure inachevée. La souveraineté sans libertés est une promesse vide. Et une République qui somme ses citoyens de choisir entre leur conscience et leur sécurité n’a pas tenu sa parole.
La vraie question n’est donc pas de savoir si la Tunisie a changé depuis 1958.
Elle est de savoir si elle est enfin prête à garantir
ce que l’indépendance devait rendre irréversible : le droit de chaque citoyen, quel que soit son passé ou son camp, d’être libre, de contester et d’être jugé par une justice qui ne serve personne d’autre que le droit.
Un regime ne mesure pas sa réussite au nombre de ceux qu’il emprisonne, mais à la liberté qu’il garantit à ceux qui lui disent non.
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