Le peuple n’a pas seulement choisi un homme. Il a choisi sa rupture avec la démocratie telle qu’on la lui servait, et c’est cela que les démocrates n’arrivent pas à entendre.
Il est une réalité cruelle que les démocrates tunisiens ne parviennent pas à accepter : il a été choisi pour cela. Pas malgré, pour.
Ils ont préféré d’autres récits, plus doux, qui ont tous la même vertu : ils absolvent le peuple.
Il a été trompé par un faux modeste.
Il a été manipulé par les réseaux sociaux.
Il était trop accablé par un quotidien pénible, trop las, trop mal informé pour savoir ce qu’il faisait.
Ces récits rassurent, ils sont presque tous faux, et ils empêchent de comprendre la seule chose qui compte.
Kaïs Saïed n’a pas gagné en 2019 sous un déguisement. Il a fait campagne sur l’absence de programme, sur une condamnation de la politique.
Les partis étaient des survivances. Les élus devaient pouvoir être révoqués. La pyramide représentative devait être renversée, le pouvoir remonter de la base.
Il n’a pas dissimulé l’intention de défaire la démocratie parlementaire : il l’a mise à l’affiche.
Près de trois suffrages sur quatre, au second tour, lui ont répondu oui. On ne trompe pas trois électeurs sur quatre avec ce qu’on a dit tout haut.
Contre la démocratie, mais laquelle ?
Il faut pourtant être précis, parce que la facilité consisterait à conclure que les Tunisiens étaient hostiles à la démocratie ?
Les données disent autre chose, et c’est ce qui rend la situation plus troublante. Début 2020, quelques mois après l’élection de Saïed, Afrobarometer demande aux Tunisiens quel régime ils préfèrent. Cinquante-huit pour cent répondent la démocratie, 16 % admettent qu’un régime non démocratique peut valoir mieux, 22 % déclarent que cela leur est égal.
Dans le même sondage, 86 % jugent qu’un gouvernement doit respecter la loi même quand il a le peuple avec lui. Douze pour cent seulement estiment le contraire.
Voilà le paradoxe que les militants démocrates ne digèrent pas.
Une majorité de Tunisiens disait préférer la démocratie, exigeait le respect de la loi, et portait en même temps à la présidence l’homme qui s’apprêtait à démonter les mécanismes de l’une et de l’autre.
Ce n’est pas une contradiction, c’est une définition.
Pour beaucoup, « la démocratie » ne désignait pas un principe, mais ce qu’ils avaient sous les yeux : des partis qui se déchiraient, un Parlement qui s’empoignait, des coalitions qui se défaisaient, un quotidien qui ne bougeait pas.
Rejeter l’homme qui promettait d’en finir avec cela, c’était défendre un système qui ne les avait pas défendus. Ils étaient contre la démocratie telle qu’on la leur avait servie, et ils ont eu la mauvaise surprise de découvrir qu’il n’y en avait pas d’autre disponible.
Le même sondage porte une autre information, que les démocrates liront comme un avertissement. Chez les plus pauvres, 48 % seulement préfèrent la démocratie, contre 59 à 62 % chez les plus aisés. Chez ceux qui n’ont jamais été scolarisés, 45 %, contre 71 % chez les diplômés du supérieur. L’attachement à la démocratie est un bien qui se distribue comme les autres : inégalement. Ceux à qui elle a le moins donné sont ceux qui l’ont le moins défendue.
Pourquoi cela déstabilise
Le militant démocrate vit sur une théorie rarement énoncée : le désir de liberté est universel, les autocrates le confisquent, le peuple finira par le réclamer.
Cette théorie résiste à tout, sauf à un fait : un peuple qui, libre de choisir, écarte les intermédiaires et applaudit le jour où on les écarte.
Le 25 juillet 2021, des foules sont sorties fêter la suspension du Parlement. Les sondages de l’époque, à manier avec prudence, donnaient entre 87 et 94 % de soutien. Une partie des démocrates y a vu une illusion, l’autre une trahison.
Peu y ont vu un message.
Le message était pourtant clair. Le peuple a posé un diagnostic juste : ce système ne tranche pas, ne répond pas, ne rend pas de comptes. Il en a tiré un remède faux : retirer les freins. Il s’est trompé de remède sans se tromper de maladie, et c’est ce qui explique que son choix ait été à la fois sincère et ruineux. Un diagnostic exact est ce qui fait avaler un remède mortel.
Le remède se paie, et les chiffres commencent à l’écrire. La croissance ralentit pour le quatrième trimestre consécutif : 2.3 % en glissement annuel au deuxième trimestre 2026.
Le chômage « recule » à 14.9 %, mais la population active a perdu 77 500 personnes et le nombre d’occupés 58 200. Chez les diplômés du supérieur, il bondit de 24.2 à 26.6 % en un trimestre.
Un pouvoir qui avait promis des résultats ne les livre pas, et n’a plus de fusible : il ne peut plus changer de majorité, il ne peut qu’accuser des comploteurs.
Amartya Sen a montré qu’aucune grande famine ne frappe une démocratie qui fonctionne, parce que la presse libre et les urnes font remonter l’information. Là où l’on a bâillonné la première et vidé les secondes, la mauvaise nouvelle perd son chemin.
Du consentement à l’échéance
Ce choix n’est pas resté unanime. Consentir fut le premier temps. Le référendum de 2022 a mobilisé moins d’un électeur sur trois, les législatives environ un sur dix, la présidentielle de 2024 28.8 %.
Les 90.69 % de Saïed représentent 2.44 millions de voix sur 9.75 millions d’inscrits, un inscrit sur quatre.
Un célèbre proverbe arabe dit : sois d’accord ou alors fais l’hypocrite sinon sinon fuis le pays. وافق و إلا نافق و إلا هج من البلاد
Le peuple tunisien a d’abord prêté sa fidélité, puis il est parti, et le voici qui revient par la voix.
Samedi 17 octobre, plus de trois mille personnes ont défilé avenue Habib Bourguiba, à l’appel de l’UGTT, des avocats, des journalistes, de la Ligue des droits de l’Homme, de l’ATFD, la plus grande mobilisation depuis des années selon les agences.
Sur les pancartes : « Pas de démocratie sans libertés », « Pas de dignité avec la pauvreté ». La même centrale syndicale qui avait accordé en juillet 2021 le bénéfice du doute au coup de force réclame aujourd’hui des comptes. L’histoire s’appelle un crédit, et le débiteur n’a pas fini de payer.
Le peuple, mais lequel ?
Les deux camps parlent au nom du peuple : l’appel au 17 octobre lui-même plaçait « le peuple au-dessus de toute considération ». Claude Lefort définissait la démocratie par un lieu du pouvoir qui reste vide : nul ne peut s’y installer ni s’y dire l’incarnation de la société. Jan-Werner Müller a montré que le populisme consiste moins à invoquer le peuple qu’à en revendiquer seul la représentation morale. Alors la démocratie n’est pas le pouvoir du peuple, formule que tous les régimes s’approprient.
Elle est le droit de contredire celui qui dit : le peuple, c’est moi.
Que ce droit soit devenu périlleux, les peines de cinq à quarante-cinq ans confirmées en appel en novembre 2025 dans l’affaire dite du complot, que des ONG qualifient de simulacre, suffisent à le dire.
Ce que les démocrates doivent entendre
Il faut d’abord renoncer à la consolation. Le choix de 2019 n’est pas un accident, ni une escroquerie, ni une maladie de l’opinion : c’est un jugement. On ne le réfute pas en répétant que la démocratie est belle.
On ne le réfute pas en faisant l’éloge des droits fondamentaux.
On le réfute en prouvant, pour la première fois, qu’elle peut servir. Le démocrate qui défend les institutions telles qu’elles étaient défend ce que le peuple a condamné. Celui qui les défend telles qu’elles pourraient être, avec une administration qui répond, un budget lisible, des élus qui rendent des comptes, parle enfin la langue de la plainte originelle.
Il faut ensuite que ceux qui marchent s’expliquent. La centrale qui avait ouvert le premier crédit doit dire pourquoi elle l’a fait et ce qu’elle ne refera pas.
Un contre-pouvoir qui ne sait pas reconnaître ses erreurs n’a aucune leçon à donner à celui qu’il combat.
Les tunisiens n’ont pas choisi un homme par erreur. Il a choisi une rupture, dont il découvre le prix.
La démocratie ne se défend pas contre lui. Elle se défend en lui montrant qu’elle aurait pu être ce qu’il demandait, et que ce qu’il demandait, l’homme qu’il a choisi ne le lui donnera jamais.
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