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Féminicides en Tunisie : le machisme tue aussi par ses dérobades

Rares sont les morts qui accusent un seul coupable. D’autres en désignent plusieurs : celui qui a tué, et tous ceux qui pouvaient l’en empêcher. Celle de Maïssa, à Jebel Jloud, est de cette seconde espèce.

Son mari l’a assassinée dans des conditions atroces. Pourtant, selon les informations rapportées, elle avait alerté à plusieurs reprises sur les violences et les menaces. Elle avait demandé de l’aide. Elle était revenue, elle avait pardonné, chaque fois. Elle est morte quand même.

Ce drame dépasse le crime conjugal. Dans une société où le patriarcat pèse sur les rapports entre hommes et femmes, les institutions perpétuent les préjugés qui banalisent la violence et minimisent la parole des victimes, jusqu’au jour où le drame survient. Il est alors trop tard.

La domination masculine ne s’arrête pas à la porte du foyer. Elle se prolonge au commissariat, à l’hôpital, dans les services sociaux et, plus rarement, il faut le souligner, jusque dans les décisions de justice.

La Tunisie a pourtant des textes. La loi organique n° 2017-58 du 11 août 2017 prévoit prévention, protection et prise en charge. Il existe un numéro vert, le 1899, des unités spécialisées, des lieux d’écoute, des centres d’hébergement. Mais entre le droit et la réalité, le fossé reste immense. Les moyens consacrés à ce qui devrait être une cause nationale sont très en deçà des besoins.

La prévention, elle, est défaillante. Presque personne ne connaît le 1899. Ce numéro devrait être affiché partout : dans les rues, les transports, les gares, les salles d’attente, sur les réseaux sociaux.

Une femme qui dénonce son conjoint se heurte encore à l’incrédulité, à la banalisation, aux injonctions à « préserver son foyer ». À l’hôpital, l’écoute n’est pas toujours au rendez-vous. Elle doit raconter, expliquer, parfois se justifier. Comme si la violence ne suffisait pas, il lui faut encore prouver qu’elle est en danger.

Et si elle décide de fuir, une autre épreuve commence. Où aller en pleine nuit ? À qui demander de l’aide ? Les structures d’accueil sont insuffisantes, souvent méconnues, rarement accessibles dans l’urgence. Il y a aussi les enfants, ceux qu’elle a laissés endormis, qu’il faudra récupérer, nourrir, envoyer à l’école le lendemain. Comment partir quand on ne sait ni où dormir ni comment assurer leur quotidien ?

Beaucoup d’hommes violents l’ont d’ailleurs prévu : dès qu’elle s’en va, ils lui confisquent le téléphone, la carte de soins, le porte-monnaie. La voilà dans la rue, en pleine nuit, sans rien. Exiger des femmes qu’elles quittent les foyers violents sans leur en donner les moyens, c’est le comble du cynisme.

Cette contradiction n’a rien d’accidentel. Elle découle d’une société qui voit encore la sécurité des femmes comme une affaire privée, une affaire de famille, plutôt que comme une obligation collective et publique.

Cette société se lit sur les réseaux sociaux, où le discours haineux, machiste et patriarcal s’affiche sans complexe. Il en dit long sur la réalité sociale : dans beaucoup de quartiers et de villes, les femmes sont exclues des espaces communs. Leur corps, leur place, leur rôle obéissent encore à des schémas totalement dépassés.

Le patriarcat ne se contente donc pas de rendre la violence possible. Il rend la dénonciation difficile et la protection incertaine. Quand la parole d’une femme est minimisée, quand sa plainte est traitée en simple dispute de couple, quand sa fuite ne s’accompagne d’aucune solution concrète, les institutions reproduisent les mécanismes de domination qu’elles devraient combattre.

Les féminicides sont en nette augmentation en Tunisie. Aucune classe sociale n’est épargnée : ce mal est par nature sociétal. Mais il faut aussi regarder en face la question sociale : chômage, pauvreté et… addictions. La toxicomanie aggrave souvent les violences. Elle n’excuse ni les coups ni les meurtres, mais la seule répression des stupéfiants n’y changera rien. Prévention, soins, prise en charge : c’est une politique de santé publique qu’il faut bâtir.

Réclamer l’application de la loi 58 ne suffit plus. Il faut des moyens, des professionnels formés, des hébergements accessibles, une coordination réelle entre police, justice, hôpital et services sociaux. Il faut des données publiques : plaintes déposées, mesures de protection exécutées, délais d’intervention, féminicides précédés d’un signalement.

Condamner le meurtrier est indispensable. Ce n’est pas assez. Il faut reconstituer le parcours de la victime, repérer les défaillances, établir les responsabilités. Car on ne peut pas dénoncer les violences faites aux femmes et tolérer les réflexes machistes qui les banalisent, y compris au sein de l’État.

La vraie question n’est pas seulement de savoir pourquoi un homme a tué une femme. C’est de comprendre pourquoi, quand une femme dit qu’elle va mourir, la société détourne encore le regard et les institutions échouent à la protéger.

Le machisme ne tue pas seulement par la main qui frappe. Il tue dans les silences, les préjugés, les plaintes classées comme querelles, les alertes ignorées, les dispositifs de protection qui n’existent que sur le papier.

Un homme a commis le meurtre. Mais une société qui banalise la violence contre les femmes, et un État qui ne les protège pas, doivent aussi en répondre. Maïssa ne doit pas devenir un nom de plus sur la liste, ni sa mort une indignation de quelques jours. Une société se juge à sa capacité de protéger celles qui lui disent qu’elles vont mourir.

Numéro vert : 1899

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